Thieulloy (de) Guillaume - mercredi 28 juin 2006
Il serait faible de dire que Guy Debord n’était pas de notre camp : membre fondateur de l’Internationale situationniste, cet auteur d’avant-garde et fervent révolutionnaire fut l’un des rares acteurs de mai 68 à avoir dû s’exiler en Belgique pour quelques mois, tant il était extrémiste !
Pourtant, comme Gramsci en son temps, ce penseur d’extrême gauche est l’un des meilleurs pour nous éclairer sur notre société, d’une part, et sur le projet de subversion culturelle, d’autre part.
On se souvient que Gramsci, dès les années 1920, avait compris que, dans la plupart des pays d’Europe occidentale, la prise de pouvoir par la force serait difficile et il avait proposé une subversion lente. Bien qu’il n’ait pas été en odeur de sainteté dans la IIIe Internationale, étant un peu trop anarchiste ou trotskiste pour plaire à Staline, les thèses du grand révolutionnaire italien ont été appliquées à grande échelle dans toute l’Europe « libre » après 1944.
Guy Debord en est un lointain disciple. Beaucoup moins politique que le maître, beaucoup plus jeune aussi, et arrivant sur le théâtre des opérations alors que la victoire était largement acquise, du fait de la démission radicale de toute la droite… Mais Debord n’est pas moins intéressant que Gramsci, car il décrit merveilleusement la société contemporaine et son totalitarisme soft. Avec cette schizophrénie typique des « rebelles » de gauche, qui s’insurgent contre un totalitarisme qu’ils sont les premiers à alimenter – et qui, d’ailleurs, les alimente copieusement en retour…
Debord fut un touche-à-tout, mais son maître-ouvrage reste, à mon sens, sa « Société du spectacle ». Naturellement, il faut un peu faire abstraction de la logorrhée du style « moteur de l’histoire », « développement dialectique du système social », « intérêts contradictoires de classes » et toute cette rhétorique un peu surannée que l’on assénait doctement dans les années d’après-guerre.
Mais, si l’on fait cet effort, on parvient à des analyses assez fines et instructives sur notre société – et d’autant plus intéressantes qu’elles ont été écrites avant 68. 1968 leur a donné une nouvelle actualité. Il est clair que l’une des façons les plus efficaces de conserver le pouvoir pour une oligarchie est de donner au peuple « du pain et des jeux ».
En matière de pain, l’assistanat généralisé remplit largement son office : au moins quinze millions de personnes en âge de travailler vivent directement de l’argent public (fonctionnaires ou assimilés, chômeurs, Rmistes…), c’est-à-dire le même ordre de grandeur que le nombre de personnes qui vivent de leur labeur. Et ces dernières travaillent à peu près à mi-temps pour la Sécu et, au minimum, à quart de temps, pour l’État. Ce qui signifie que les plus indépendants de nos concitoyens sont indépendants à 25 % !
Mais le plus intéressant, ce sont les jeux. Le Mondial qui hypnotise actuellement des millions de Français plusieurs soirs par semaine en est une illustration remarquable. Les médias télévisés ont donné à cette « société du spectacle » un essor dont n’auraient pu rêver les empereurs romains. Et cet essor s’apparente fort à de l’esclavage – tempéré par le plaisir, si l’on veut. En tout cas, la société du spectacle permet de dissimuler en permanence les véritables enjeux au peuple, censé être souverain. Debord parle joliment des « fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir ». Qui n’entend, dans cette phrase, le rappel de la proximité d’intérêt et de doctrine entre les « partis de gouvernement » ? Mais cela dépasse largement le champ de la rivalité politique factice, pour toucher à l’ensemble des enjeux de pouvoir dans la société.
Comme, dorénavant, les élites politiques, économiques… ont accepté cette exigence générale de spectacle, la communication a bien plus d’importance que le contenu du discours. C’est ainsi que l’on a pu voir naître un club de sarkozystes de gauche, et que l’on pourrait fort bien voir apparaître un club de « royalistes » de droite (!) : bien sûr, ces sarkozystes restent de gauche, mais ils ont été séduits par l’allant de leur champion et c’est, en définitive, tout ce qui compte.
Le paradoxe de cette société du spectacle, c’est que ces spectacles, qui sont manifestement aliénants pour le peuple qui les regarde, sont exigés par ce même peuple.
Oui, la relecture de Guy Debord est plus que jamais d’actualité. Et l’on se réjouit que les éditions Gallimard en aient fait le sujet d’un volume de leur collection Quarto. Au moins, le temps de lire ces quelque 1 900 pages, on s’extraira de cette société du spectacle !…
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