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1905-2005: la laïcité et la liberté religieuse


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Baudouin Pierre - dimanche 16 janvier 2005


 

L'année 2005 sera marquée par les cérémonies de commémoration du centenaire de la loi de séparation des Églises et de l’État. Cette loi du 9 décembre 1905 n’en finit pas de déchaîner les passions. Preuve, s’il en était besoin, que la guerre des « deux France » est loin d’être terminée !

Mais il semble que chacun s’accorde à n’évoquer qu’un mythe, oubliant l’histoire et le bon sens, pour mieux pouvoir vilipender les « calottins » ou les « laïcards ». Pour ne donner qu’un exemple de cette mémoire mythologique, on croit souvent que cette loi fut l’œuvre du « petit père Combes », cet ancien séminariste devenu anticlérical et Président du Conseil. En réalité, Émile Combes fut contraint de démissionner en janvier 1905, à la suite de « l’affaire des fiches » (où l’on découvrit que le Ministre de la Guerre fichait les officiers selon leurs opinions religieuses). De façon générale, la loi fut plutôt l’œuvre des anticléricaux « modérés », comme Aristide Briand. Les plus radicaux réclamaient bien davantage et souhaitaient en revenir à la « politique religieuse » de la Révolution.

Profitons donc de cet anniversaire pour repréciser un certain nombre de points, trop facilement passés sous silence.

Tout d’abord, la loi prit place dans un contexte de combats particulièrement rudes entre la jeune République et la droite catholique, le plus souvent royaliste – y compris à la Chambre. Dès 1885, la IIIe République commença à faire passer un train de mesures anticléricales, qui paraîtraient aujourd’hui sans doute bien bénignes, mais qui n’en furent pas moins perçues par les catholiques du temps comme des agressions brutales : imposition du service militaire pour les séminaristes ; interdiction d’enseignement, puis bannissement pour les congrégations religieuses non « reconnues » ; sécularisation (nom pudique pour « expropriation ») des biens des congrégations ; suppression du repos dominical… La loi de 1905 fut ainsi, pour les catholiques, la goutte d’eau qui faisait déborder le vase !

Du point de vue de la politique étrangère, il faut noter que l’État français rompait également le concordat de 1802, qui le liait au Saint-Siège (instance du droit public international, que l’on peut assimiler à un État souverain).

La loi prévoyait également des « inventaires » que les catholiques français acceptèrent très mal. Ces inventaires n’avaient pas essentiellement pour but la spoliation des biens de l’Église, contrairement à ce que l’on croit souvent, mais ils devaient permettre une évaluation de son patrimoine pour envisager une indemnisation consécutive à la sécularisation des biens. Certains évêques furent même d’avis de les accepter et ce n’est qu’à la suite du refus pontifical de la rupture unilatérale du concordat que les catholiques français refusèrent en masse les inventaires.

Enfin, la loi prétendait réorganiser le culte et la hiérarchie catholique. Du point de vue religieux, c’était le problème le plus grave : la structure administrative par laquelle la loi prévoyait de gouverner le catholicisme impliquait un schisme. D’une part, on rejetait l’autorité du pape sur les catholiques français ; d’autre part, on substituait à l’autorité de chaque évêque une association sur le modèle des associations 1901 (les « cultuelles »). On voit par là que la laïcité n’était pas seulement le refus de subventionner un ou plusieurs cultes. Elle était aussi un nouvel avatar du césaropapisme.

Dernier point de ce trop bref rappel historique : il convient de se souvenir que la loi de 1905 consistait en la séparation de toutes les Églises à l’égard de l’État et pas seulement l’Église catholique (même si cette dernière, étant numériquement la plus importante et étant hiérarchiquement rattachée à l’autorité pontificale, donc étrangère, fut la principale concernée).

Aujourd’hui, qu’en est-il ? Il semble que la laïcité « à la française » soit apaisée. Mais ce calme est trompeur. On le constate périodiquement, lorsque telle autorité s’avise de modifier l’équilibre : ainsi, lorsque François Mitterrand décida d’en finir avec l’enseignement privé, ou lorsque Jean-Paul II vint célébrer le baptême de Clovis en 1996, ou encore lorsque Nicolas Sarkozy affirma son souhait de permettre le financement public de l’islam…

Dans le monde occidental, il n’existe plus de religion d’État. Mais il existe au moins deux conceptions de la laïcité : le modèle américain et le modèle français. Et il n’est pas certain que la laïcité « à la française » soit un aussi bel idéal de liberté religieuse que ce qu’en disent ses promoteurs. En particulier, la prétention de l’État français à définir ce qui est « secte » et ce qui est religion vénérable est pour le moins suspecte. Le critère du nombre d’adeptes ne permet certainement pas, à lui seul, de dire ce qui est attentatoire à l’ordre public ou à la dignité humaine…

Il reste que toute modification de l’équilibre actuel doit prendre en compte une donnée, inconnue dans la France de 1905 (hors des colonies qui n’étaient pas concernées par la loi), celle de l’islam. Et le tabou qui pèse sur la question de l’immigration ne peut manquer, nous l’avons déjà dit, de peser sur la question de la laïcité…


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