Bonnal Nicolas - vendredi 14 octobre 2011
cinema
J’avais été habitué par les films-catastrophe à une aristocratique eschatologie new-yorkaise : Manhattan transformé en No man’s land (New York 1997), en réserve nutritive (Soleil vert), en camp de concentration solitaire (Le monde, la chair et le diable), que sais-je encore.
Mais là, en revoyant New York vingt ans après, j’ai plutôt pensé au (mauvais) film-testament de Stallone Demolition man : un univers plat et creux, aseptisé, artificieux, bon à être croqué par de mauvais dessinateurs et filmé par des touristes fauchés.
Ce qui a changé à New York, c’est le plus évident : les voitures ne sont plus américaines, de gros rectangles avec un bruit de doux moteur. Elles sont mondialisées, les bagnoles, de vicieux petits cubes. Les pancartes laides de bouffe globale et de restaus branchés défigurent les belles façades, et les touristes ont remplacé, comme à Londres ou à Pékin, les autochtones. Little Italy ou Chinatown ont perdu toute authenticité et sont livrés en pâture à l’exploitation touristique de masse venue de partout. Ici aussi, les croisières, véritables arches de Noé à l’envers (on ne repeuple pas, on dépeuple et on remplace) auront rempli leur rôle eschatologique à la perfection.
Les quartiers blacks et juifs ont aussi perdu leur âme, et pour cause : le touriste français filme Harlem comme s’il était au zoo, le touriste allemand filme les hassidim comme s’il était dans le ghetto de Varsovie ; les noirs ont perdu tout leur génie tellurique et marginal, ils se confinent vaguement dans des tâches de tourisme et de service : les églises gospel sont ainsi bourrées de cinéastes amateurs venus immortaliser tout cela avec leur portable. Les noirs américains ont été noyés dans le tsunami des immigrés pakistanais, haïtiens, sikhs et latinos. Beaucoup de ces derniers vivent d’ailleurs plus mal que chez eux, mais ça leur fait les pieds.
Même le Wasp newyorkais n’est plus ce qu’il était, nourri à la mauvaise pizza et aux benzodiazépines : revoyez les masses fortes et angoissées de jadis, qui frottaient leur pas puissant sur le trottoir. Aujourd’hui la foule se fait molle et môrne. Elle n’est plus du tout folle, la foule. Elle n’a plus le droit de fumer, de jouer au bohême, elle n’a plus le droit de se coaguler, elle est bien liquide la foule. Et plus personne n’a le droit de produire un spectacle de rue : de toute manière tout le monde veut filmer, c’est moins fatiguant que de créer. New York est une ville à vivre dehors et les zombies –ou Mallrats - se sont accoutumés aux Malls : ils cherchent à se terrer et à se traîner dans les centres commerciaux. Dehors, l’air n’est pas assez conditionné… Il reste les musées : il y en a partout, et ils sont tous à vingt dollars. Bientôt on paiera pour marcher dans les rues des quartiers dits branchés.
New York avait son aura : c’était le lieu moderne de toute inspiration, comme disait Elia Kazan (Elia qui ?). C’était une ville violente, magique, qui prenait à la tripe. On avait la pomme en descendant la huitième avenue par exemple. Maintenant c’est terminé : on se croirait à Paris ou à Eurodisney (car c’est la même chose : le guide Michelin l’a bien compris), dans la métropole globalisée, interminable et terne, où tous les prix sont égaux, la devise « raque ou crève » la même, toutes les ombres identiques, où tous les rêves sont pareils. Le Ground Zero mérite bien son nom : le monde de l’an 2000 vaut bien zéro, le monde de l’an 2000 est bien l’an nul, pas l’an mil. On se confond en célébrations, commémorations, petits films miteux et en souvenirs crades. Les idées chrétiennes ici ne sont pas devenues folles, elles sont devenues idiotes. Le Ground Zero est devenu un lieu mesquin de pèlerinage, bien à l’image de ces temps abominablement creux. J’aurais tant voulu que l’on reconstruisît telles quelles les deux tours. Elles donnaient sa logique et sa géométrie à la ville finissante. Au lieu que là…
Oublié Times Square, oubliée la 42ème rue, oublié Greenwich Village où la spéculation immobilière a tout siphonné (*)! Le seul lieu, ai-je trouvé, qui ait conservé son âme et son aura, c’est Wall Street. Les bâtiments sont aussi gris et géométriques, l’Eglise Trinity toujours aussi belle (chaque tombe de deux mètres carrés vaut son million de dollars ou plus !), les businessmen aussi pressés et redoutables, les flics à cheval aussi carrés et sévères. Celui qui l’avait compris, c’est Céline une fois de plus : l’argent, ce n’est pas du liquide, l’argent c’est du solide : vive Dollar ! C’est nous et notre immobilier, c’est nous et notre tourisme fatigué qui sommes devenus liquides.
A New York, ou ce qui en tient lieu, Wall Street est le seul lieu où l’on en ait encore pour son argent : mais pour combien de temps ?
(*) Je signale à ce propos mon roman eschatologique et fantastique intitulé les maîtres carrés sur France-courtoise.info.
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