Courrier - lundi 15 mars 2010
Lorsque l'action syndicale en est réduite à instrumentaliser le suicide pour exister, il est permis de se demander où s'arrêtera la surenchère et surtout, s'il est sérieusement envisageable que le progrès social puisse sortir de telles récupérations.
Car le suicide est une des manifestations les mieux partagées au monde. Il touche toutes les catégories sociales, celle des travailleurs comme les autres ; et le nombre des victimes de ce fléau rapporté à celui des salariés d'une entreprise ou d'une autre est sensiblement le même que pour l'ensemble de la population.
En arriver à en faire le prétexte d'une accusation d'homicide, fut-il involontaire, a quelque chose d'autrement plus affligeant et inquiétant que les pires conditions de travail, qui sont d'ailleurs bien différentes de celles qui sont invoquées.
Il est des suicides encore plus graves : celui de nos sociétés et par voie de conséquence celui de l'espèce.
Donnant l'affligeant spectacle de leur impuissance à juguler leurs pulsions les plus primitives et l'augmentation de leurs maux, les hommes ne peuvent assurément en éprouver – collectivement comme individuellement – qu'un profond sentiment de désespoir. Pour vivre cet état, les plus passifs l'habillent de résignation, les autres d'hypocrisie et de vanité.
Le péché originel lui-même y perd son caractère expiable pour devenir récurrent, excluant par là même tout espoir de réelle rémission. Bien sûr, les meilleurs d'entre ceux qui refusent de considérer cette condition comme fatale et définitive s'obstinent à lutter. Ils pensent et espèrent qu'enfouie sous une couche de cendres, l'étincelle finira par redevenir braise et que la flamme en jaillira à nouveau. Hélas, la cendre s'accumule et l’étouffe ; tout est mortel, y compris l’étincelle, comme l’esprit lorsque son support moléculaire lui manque, et il est chaque jour plus douteux que la flamme puisse en surgir à nouveau.
Un processus en cours depuis des millénaires
Quoi qu'il en soit, ressentant et partageant le sentiment de culpabilité longtemps réservé aux seuls initiés que fabriquait un savoir balbutiant, l'humanité entière éprouve un mal de vivre croissant, dont le paroxysme ne peut la conduire qu'au suicide. Elle réagit de la sorte comme tout corps qui, déprimé par une fatigue excessive, ayant perdu le goût de l’effort, perd à son tour le goût de vivre, sombre dans la dépression puis, dans un geste de folie morbide, finit par se donner la mort qui le délivre.
Bien qu'il n'y ait pas loin de l'une à l'autre, l'absolution, l'amnistie, la repentance, aussi hautement proclamées qu’imméritées, contribuent à la dissolution progressive du sens des responsabilités et à l'aggravation de ce sentiment de culpabilité avec leurs conséquences prévisibles à plus ou moins long terme.
Si la métaphysique peut se ramener à l'invention des dieux en vue d'obtenir d'eux le pardon qui permet à l'homme de tolérer ses insuffisances et son impuissance – autrement dit sa condition – combien de temps encore l'illusion sera-t-elle assez forte pour empêcher que ne s'amplifient les signes d'une autodestruction collective provoquée par le désespoir ?
Vision bien pessimiste, voire noire utopie, diront certains. Et pourtant... L'histoire enseigne que des civilisations ont vécu leur temps et ont sombré – pour des raisons souvent obscures et sans la moindre chance de revivre – dans un néant dont seule la curiosité ethnographique les tire. Ces civilisations ont été nombreuses, ont occupé diverses régions du globe en s'ignorant l'une l'autre, ou se sont parfois succédé au même endroit. N'est-ce pas une preuve suffisante de leur caractère éphémère ?
Aujourd'hui, la mondialisation aidant, le nombre des civilisations différenciées tend à se réduire ; un laminage dû au progrès fait que très bientôt il en existera sur terre une seule, celle dont tous les hommes réunis par de nouveaux outils de communication et l'abolition des distances se seront dotés. Faudrait-il, parce qu'elle sera unique, qu'elle fût exempte de tout risque de disparition ? Ce serait ignorer le processus en cours depuis des millénaires, dont l'aboutissement inexorable nous guette avec d'autant plus de proximité que nous faisons tout pour le hâter. Tout épouse la courbe qui, de la naissance, conduit à la mort ; c'est seulement affaire de délai. Étant entendu qu'un cataclysme, naturel ou non, pourrait l'abréger.
Claudec
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