Lance Pierre - dimanche 12 décembre 2004
La Cour d’appel a donc remis en selle M. le Marquis Juppé de Lemploifictif. Elle l’a condamné à une année sabbatique, c’est-à-dire à rien. Certes, il a dû quitter pour un temps la Mairie de Bordeaux. En faisant ses adieux à ses administrés, il eut quelque peine à retenir son émotion, et je crois qu’elle n’était pas feinte. Après tout, Alain Juppé est un être humain, et devoir quitter le trône d’une grande ville française peut tirer une larme à quiconque. N’empêche que cette décision n’est guère de bonne justice. Car enfin, de deux choses l’une : ou M. Juppé était innocent de ce qui lui était reproché et il convenait de l’acquitter, ou il était coupable et la sanction qu’on lui inflige est proprement dérisoire. La Cour d’appel a motivé sa décision sous le prétexte que M. Juppé ne devait pas servir de bouc émissaire. Sans être un spécialiste des lectures bibliques, je rappelle qu’un bouc émissaire est une victime totalement innocente que l’on charge de tous les péchés et que l’on sacrifie pour blanchir les coupables. (Ce qui, soit dit en passant, ne fait pas grand honneur aux inventeurs de cette pratique aussi aberrante qu’ignoble. Mais qu’est-ce qu’une religion, sinon de l’aberration codifiée ?) Alain Juppé était-il totalement innocent des pratiques frauduleuses de la Mairie de Paris, qui payait des employés du RPR avec l’argent des contribuables de toutes opinions ? Ce n’est pas ce que les juges avaient estimé en première instance. J’admets que dix ans d’inéligibilité était une sanction sévère, car elle ruinait complètement la carrière politique du prévenu. On aurait pu comprendre que la Cour d’appel ait voulu réduire cette peine, à cinq ans par exemple, voire à trois. Mais à un an, ce n’est plus de la réduction, c’est de la pulvérisation. Oserai-je parier que si le quinquennat n’avait pas été sottement substitué au septennat et que la prochaine élection présidentielle ait donc dû avoir lieu en 2009 et non en 2007, M. Juppé aurait écopé de trois ans d’inéligibilité ? Cette décision sent la politique politicienne à cent lieues à la ronde. On m’affirme que les juges sont indépendants. Soit. Mais indépendants de quoi ? Car s’ils se rendent indépendants de la simple équité, c’est grave.
Un record d’impopularité
Je n’ai aucune animosité particulière contre Alain Juppé, bien qu’il soit le type même de l’énarque imbu de son pseudo-savoir. Mais je ne peux pas oublier qu’il fut, lorsqu’il était Premier ministre, le principal artisan du retour de la gauche au pouvoir en 1997, après avoir pris une série de mesures absurdes dont la principale fut le passage de la TVA au-dessus de 20 %, ce que les électeurs de droite ne pouvaient lui pardonner, ni les autres d’ailleurs. Et lorsque Jacques Chirac déclara un beau jour : « Alain Juppé est le meilleur d’entre nous », je ne pus m’empêcher de frémir en songeant : « Eh bien alors, les autres, qu’est-ce que ce doit être ! » Après cette décision incroyablement indulgente de la Cour d’appel, les commentateurs ont imaginé l’ancien Maire de Bordeaux se présentant à la présidentielle de 2007. Les socialistes, pour leur part, sont restés assez discrets. Cela pour deux raisons sans doute. La première, c’est que, dans ces affaires d’emplois fictifs, les socialistes sont loin d’être blancs comme neige. La seconde, c’est qu’ils seraient très contents, si Chirac ne se représentait pas, de voir Juppé entrer en lice. Car ils ont une peur bleue de Sarkozy, mais savent qu’ils n’ont rien à craindre de Juppé. Nicolas Sarkozy a su se rendre populaire, et pas seulement à droite. À l’inverse, Alain Juppé a su se rendre impopulaire, et pas seulement à gauche. Ce n’est pas qu’il faille faire de la popularité un critère de valeur, car tout dépend de la manière dont elle est obtenue. Mais, dès lors que nous nous plaçons dans l’optique des prochaines élections, il est impossible de n’en pas tenir compte. Je ne suis pas un fan de Sarkozy, surtout depuis qu’il cligne de l’œil vers les mosquées et qu’il manifeste l’intention de « rénover » la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Il faut le surveiller, ce petit qui grandit un peu vite. Si Alain Juppé est aussi intelligent que certains le prétendent et que lui-même le croit, et s’il est aussi dévoué à l’avenir de son pays que je veux bien le supposer, alors il devrait augmenter de son propre chef sa sanction et se retirer de l’arène politique, où il ne peut que desservir son propre camp. Mais pour cela, l’intelligence ne suffit pas. Il faudrait un peu d’héroïsme.
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