Bonnal Nicolas - lundi 13 juin 2011
cinema
J’ai déjà évoqué ces séduisantes et fortes figures du conservatisme initiatique britannique. Avec Tolkien, la plus célèbre est certainement celle du cinéaste Alfred Hitchcock, dont le cinéma est devenu la matrice du septième art, au moins à Hollywood, au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle. C’est un autre britannique, Christopher Nolan, qui est en train de créer la matrice de la génération à venir avec ses Batman et son Inception d’inspiration miltonienne. Quoiqu’il s’y passe, il reste toujours quelque chose ou quelqu’un de génial en Grande-Bretagne, que même le chien Ran-Tan-Plan pourrait ressentir…
Je voudrais surtout commenter l’engagement politique à droite et en faveur des libertés de Hitchcock. On a surenchéri sur ses obsessions cachées, son éducation jésuite, son esprit retors, sa chasse au suspense et à la peur, pas assez finalement sur sa défense des libertés, si visible dans sa période anglaise – qui m’intéresse plus par rapport justement à cette présence sur l’île blanche d’un conservatisme initiatique de la plus haute importance. Je trouve aussi que les histoires d’amour de cette première période sont plus épiques, voire plus crédibles, que celles qui intéressent les quinquagénaires tassés comme Cary Grant ou James Stewart.
Hitchcock est d’abord le défenseur de l’injustement accusé, du « jeune et innocent » (1930), à qui plein de belles aventures vont arriver de ce fait, ainsi que l’amour. En pleine explosion du totalitarisme en Europe, il défend un homme innocent, même sans preuves. Et il le fait dans plusieurs de ces films d’avant-guerre. Ultérieurement, Hitchcock défendra le soupçonné à travers la personne de Cary Grant bien sûr (Soupçons) ou d’Henry Fonda dans le lugubre faux coupable.
Face à la folie collectiviste, l’individu a toujours raison : ainsi la jeune touriste de la Femme qui disparaît, qui soutient mordicus contre toute la population d’un train qu’elle avait bien pris son thé avec Mrs Froy dans le compartiment-restaurant. Elle convainc le jeune musicologue et folkloriste, clone du grand Vaughan Williams, de déjouer le complot de la locomotive qui repose sur la criminalité d’une partie des passagers et sur la lâcheté et l’inertie de l’autre. Tout le ressort du totalitarisme est alors démonté. De ce film admirable qui fustige le pacifisme (on est en 1938, tout de même) on soulignera aussi l’activité des deux amateurs de cricket, si britanniques dans le fond, si égoïstes et râleurs au début, si courageux et entreprenants à la fin. Et le Maître recrée les Alpes et le train en studio…
Pédagogue et militant, Hitchcock explique aussi aux Américains hésitants comment et pourquoi ils vont entrer en guerre, dès 1940, dans le très efficace Correspondant secret, qui permet une formidable confrontation entre l’impeccable Joël McRea et le toujours haïssable George Sanders.
Hitchcock croit aux conspirations comme John Buchan, un des plus grands écrivains d’aventures, homme politique annobli et responsable religieux de l’Ecosse. Ce dernier nous donne des clés pour comprendre les ressorts de l’histoire secrète. Ni le film, ni la traduction française ne sont fidèles au texte anglais des Trente-neuf marches, et j’y renvoie mon lecteur anglophone. Les Trente-neuf marches sont aussi un récit codé, qui repose sur la marche, le cross-country, la traversée des ponts et de rivières qui revêtent ici une dimension arthurienne. L’Ecosse y est magnifiée comme jamais.
Les conspirations qu’Hitchcock dénonce sont les conspirations communistes et fascistes en Europe ou même en, Amérique (c’est la société discrète dirigée par James Mason en Amérique du Nord dans la Mort aux trousses).
Un de ses films les plus éblouissants formellement (le décor enfle, s’illumine, puis s’assombrit, diminuant) est bien sûr La corde,tourné en un seul plan. Mais le sujet est passionnant puisqu’il concerne l’intelligentsia nourrie de Marx ou de Nietzsche, et qui se croit surhumaine, et par là autorisée à éliminer tout individu inférieur. Le film se termine d’ailleurs par une pirouette comique, comme si le ridicule tuait mieux que la cruauté.
On voit que le maître a bien mérité du camp de la Liberté.
Mais, Hitchcock parti en Amérique pour assurer la victoire des alliés et les recettes de la cuisine hollywoodienne, on a eu tendance à sous-estimer le cinéma anglais, en particulier son vrai génie, Michael Powell, dont j’espère pourvoir reparler.
3 commentaires - Ecrire un commentaire
|