Bonnal Nicolas - lundi 06 février 2012
cinema
Anthony Mann, meilleur cinéaste du monde ? Je n’ai pas dit le plus grand, j’ai dit le meilleur. Pour le plus grand, on peut penser à Renoir, à Ford, à Eisenstein ; d’autres en citeront de moins connus, pour faire bien : j’ai moi-même un grand faible pour le japonais Inagaki…
Anthony Mann était reconnu comme un auteur par les Cahiers du cinéma au sens qu’on lui donnait à l’époque, de génie à tout faire, de cinéaste tout-terrain excellant dans tous les genres et dont reconnaît la patte implacable, sans y trouver les boursouflures prétentieuses (et les mauvais effets spéciaux aussi !) d’Hitchcock, les facilités répétitives de Ford ou l’emphase pompeuse des grands maîtres russes, japonais ou italiens. Non, Anthony Mann est l’homme de l’excellence, le cinéaste de l’efficacité la plus totale, l’œil le plus objectif et le plus exercé, le maître à imiter pour tous ceux venus après lui, à commencer par Kubrick, qui d’ailleurs l’avait remplacé sur le plateau de Spartacus (la première demi-heure, tournée par Mann, est d’ailleurs prodigieuse). Sa vision germanique et crépusculaire de l’humanité s’adapte aussi magnifiquement au cinéma. On n’imagine pas un cow-boy ou un gangster optimiste et frotté de développement personnel.
Le cinéphile moyen – c’est-à-dire le téléspectateur de jadis – connaît ses grands westerns et bien sûr les superproductions qu’il réalisa en Espagne sous l’égide de l’épique producteur Samuel Bronston et du « généralissime Franco », comme disait Orson Welles, qui fit de son pays le nouvel Hollywood des années 60 (scènes d’hiver tournées dans la province de Ségovie, scènes estivales ou africaines dans la province d’Almeria – voyez Patton, Spartacus ou Lawrence d’Arabie) : il y a le Cid, avec Charlton Heston, qui transcende les coutumières disputes islamo-chrétiennes, et va combattre mort les maures dans une scène finale fantastique ; et il y a la très belle Chute de l’empire romain, avec un Plummer au sommet de sa forme, un enterrement impérial de première classe au tambour et une fin berlusconienne ; le film a été recopié et recyclé dans ses grandes lignes dans Gladiator. Mann est d’ailleurs régulièrement pillé et imité (et c’est tant mieux !), notamment par Michael Mann, son homonyme réalisateur des très bons Heat et Ennemi public.
Mais Mann, c’est surtout le western. Pour Jacques Lourcelles, il est même l’auteur du plus grand western hollywoodien (lequel ?). En tout cas, ce sont les plus efficaces rôles de James Stewart : j’ai déjà évoqué le très impressionnant Winchester 73 sur le jouet à tuer qui rend fous tous les hommes (sauf un jeune militaire). Stewart, le bon dégingandé des films de Capra, se fait déniaiser à la cinquantaine passée dans une série de rôles sublimés et inquiétants comme L’homme de la plaine (The Man from Laramie) ; mais notre cinéaste découvre aussi l’aspect sinistre d’Henry Fonda –surexploité par Leone ultérieurement – dans Tin Star, un western qui narre une histoire ambiguë entre un chasseur de primes et un jeune sheriff froussard et inexpérimenté. Mann est célébré pour son sens du paysage, ses duels, sa violence, son sadisme même ; mais je crois que ce sadisme vient surtout de son efficacité totale, qui est du niveau d’un Walsh ; Walsh, le seul à avoir excellé avec lui dans le film de gangster (White Heat, le rôle à la démesure de James Cagney) et dans le western.
On peut découvrir ou redécouvrir Mann dans ses films noirs, tous tournés dans les années 1940, et ce grâce à un coffret publié par Wildside films à un prix en plus très raisonnable. Le punch de Mann s’exprime dans ses gros plans, sa nervosité dans le montage. Il ne perd pas une seconde, et cela rend crédible l’histoire la plus molle ou la plus banale. Tout est dans le traitement efficace, rien finalement dans le sujet. La narration prime l’histoire : voir Marché de brutes, une banale histoire de truand valeureux évadé, superbe de maîtrise technique et narrative avec une succession de scènes extraordinaires dans un atelier d’empaillement (ce lieu aurait dû inspirer plus de films ; il contient l’essence du cinéma et de la cruauté).
Mann est passé aux grandes scènes en extérieur dans Incident de frontière, parabole pédagogique et antiraciste (mais oui !) sur les immigrés clandestins mexicains. C’est du moins ce qu’on dit : en réalité Anthony Mann filme déjà New York en plongée en tranchant dans l’espace rayé de la capitale du monde moderne ; il le fait dans la rue de la mort, géniale course-poursuite entre la bourse et la mort : un jeune père de famille dérobe une somme à un avocat véreux, et c’est le début de son chemin de croix. Avec Farley Granger en prime, Mann rabat Hitchcock au rend des amuseurs du grand public. Cette œuvre est une réussite totale qui rend crédible la notion d’âge d’or hollywoodien, comparable aux grands temps de l’architecture gothique ou de la musique baroque.
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