de Beaufort Hubert - dimanche 19 décembre 2010
L'Irlande marche-t-elle vraiment dans les pas de la Grèce ? A première vue, leurs histoires sont assez proches. Dans la crise qui secoue le monde, la République celtique est le deuxième pays de la zone euro à venir réclamer l'aide de la Commission européenne et du FMI pour sauver ses finances.
Ces deux pays sont aux frontières de l'Union. Durant leur forte croissance des années 2000, avec des salaires élevés (5 à 6 % d'augmentation par an contre 2 % dans la zone euro), ils ont accumulé les excès et il leur faut aujourd’hui une centaine de milliards d'euros pour se remettre à flot. Pour l'Europe, les deux épisodes ont la même signification : il faut mieux surveiller, mieux sanctionner. Mais, attention : leurs histoires sont différentes et il faut en tirer des leçons différentes.
Les deux pays sont éloignés, et pas seulement sur le plan géographique. Economiquement, Athènes est tournée vers la Méditerranée, avec sa tradition de finances publiques prodigues. Dublin, elle, regarde vers le Royaume-Uni et son attrait pour la finance privée.
Avant la crise, l'Irlande était en excédent budgétaire : +3 % du PIB en 2006, avec une dette limitée à 25 % du PIB. La Grèce, elle, n'a jamais approché l'équilibre : le moins mauvais chiffre était 4 % de déficit en 2006, avec une dette atteignant déjà les 100 %.
Les événements reflètent ces divergences. La Grèce vit une crise de la finance publique, l'Irlande une crise de la finance privée. Athènes a laissé filer les dépenses de l'Etat à la française, puis aggravé son cas en dissimulant la réalité. Dublin a laissé les banques faire n'importe quoi, à l'anglaise. Le gouvernement irlandais a dû nationaliser les établissements en difficulté et la crise est alors devenue majeure avec un déficit public de… 32 % du PIB. Dublin a poussé alors les banques à solliciter massivement les fonds de la Banque Centrale Européenne, la BCE. Mais l'origine de la crise irlandaise est bien privée, alors qu'elle est publique en Grèce.
La Grèce était considérée comme un mauvais élève, l’Irlande était enviée.
Cette différence de nature amène une différence de comportement. Athènes a fait appel aux Européens, car il n'y avait plus d'argent dans les caisses pour rembourser les emprunteurs ou payer les fonctionnaires. A l'inverse, Dublin aurait pu tenir encore des mois, car le gouvernement avait accumulé des réserves pour passer l'hiver financier et ses banques pouvaient continuer de se refinancer auprès de la BCE. Mais la BCE en avait assez d'acheter des produits irlandais pourris et les autres pays redoutaient les effets de contagion : sur l'Espagne pour sa dette publique, sur le Royaume-Uni pour ses banques. Ce sont donc les pays européens qui ont poussé le gouvernement irlandais à accepter un plan d'aide pour sauver ses banques.
L’autre différence entre les deux pays est encore plus nette. La Grèce était considérée depuis longtemps comme un mauvais élève, alors que l’Irlande était enviée. La Grèce avait été admise dans l'Union européenne pour préserver sa démocratie, puis dans l'euro malgré ses mauvaises notes, seulement parce que c'était un pays qui semblait trop petit pour mettre en péril l'édifice monétaire. Sa crise a confirmé les principes européens : en union monétaire, il faut exercer une vigilance budgétaire permanente.
Pour l'Irlande, c’est différent. Elle était le bon élève de l'Union. Exemplaire durant des années, le pays avait su profiter des subventions de l'Union pour engendrer un boom économique. Exemplaire aussi dans la tempête, qui avait commencé fin 2006 : le gouvernement a appliqué le remède des pays en difficulté, relevant les impôts et taillant dans les dépenses publiques pour rééquilibrer ses comptes, bien avant que Bruxelles ne tire la sonnette d'alarme.
Or la crise irlandaise dépasse en ampleur la crise grecque ! Dublin a besoin d'autant d'argent qu'Athènes… pour un pays trois fois moins peuplé. Après la crise irlandaise, l'Europe va devoir repenser ses critères d'évaluation de politique économique. Il faut admettre l'idée que si la folie publique peut atteindre des sommets, les excès privés peuvent se révéler encore plus graves.
Hubert Beaufort
Avec l’aimable autorisation de Radio Notre-Dame
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