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Arsène Lupin, ou l'identité souterraine de la France


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Bonnal Nicolas - dimanche 07 février 2010

identite-nationale
A l'heure où un débat parodique sur l'identité nationale ridiculise la France, on ne manquera pas, pour apporter du grain à moudre aux manants qui en rêvent encore (de la France éternelle, pas de son "nidentité"), de célébrer la mémoire d'un feuilleton télévisé vieux de quarante ans déjà, quand la France était encore la France et la télévision l'ORTF.
 
L'ORTF, vénérable institution dépecée par Giscard et consorts en 1974, au cours d'une année qui s'avéra l’une des plus sombres de notre histoire (légalisation de l'avortement, de la pornographie, vote des plus de 18 ans, en attendant le rêve du regroupement familial) avait réussi à concilier tradition et modernité, comme disent les idiots du village médiatique, à laisser la caméra explorer le temps, les journalistes cultivés interroger Herbert von Karajan, Paul Morand ou Louis-Ferdinand Céline.
 
Dans le même temps, l'ORTF était capable de peupler les mémoires et l'imaginaire des plus et des moins de sept ans avec les inoubliables Compagnons de Jehu ou de Baal, Joseph Balsamo ou, bien sûr, Belphégor. Ces feuilletons se vendaient dans toute l'Europe, je peux en témoigner, moi qui n'ai pas été élevé en France. Je voyais même Thibault ou les croisades, admirable méditation sur la perte de l'Algérie, en Tunisie, ou Les Compagnons de Baal, théâtre d'ombres qui dénonçait les complots obscurs de la mondialisation en cours, sur la RAI.
 
Il est vrai que l'époque se prêtait aussi bien en Angleterre qu'en Amérique, en Yougoslavie qu'aux Pays-Bas, à l'expression des génies vernaculaires. On y a remédié depuis, que cela soit dû à des conspirations ou même à une entropie logique de ces lugubres Temps de la Fin.
 
Le dernier feuilleton français à avoir reçu un accueil mondial digne d'une œuvre française fut Arsène Lupin ; l'adaptation de l'œuvre de Maurice Leblanc s'étala sur trois saisons, de 1971 à 1974. La première fut bien évidemment la meilleure, car, victime de la coproduction, la série perdit peu à peu son âme en cours de réalisation. Elle n'était même plus jouée en français, et le chauffeur de Lupin n'était même plus doublé par lui-même dans les épisodes à la sauce teutonne (qui auraient pu être fort bons d'ailleurs). On perdait les extraordinaires duos de Lupin-Descrières avec Guerchard-Carel ou même avec l'étonnant et oublié Herlock Sholmes-Virlojeux, acteur à la voix chevrotante et à la personnalité inquiétante et amusante, étoile déchue du petit écran d'alors.
 
Mais qui est Arsène Lupin ?
 
Un gentleman cambrioleur, comme dit la chanson de Dutronc ? Ce serait alors faire de Lupin un homme tronc précisément, dépourvu de bras et de jambes. Et les bras de Lupin montent jusqu'au ciel, et les jambes de notre escrimeur et boxeur français (un roi de notre vieille savate) s'enfoncent jusqu'au centre de la terre, comme dans un roman de Jules Verne.
 
Lupin le dit à son Grognard, avant de dérober le trésor du roi mérovingien Dagobert : « Certains investissent dans la bourse, dans l'or, moi j'investis dans les souterrains ». Dans l'admirable épisode où Lupin joue à être arrêté pour mieux se jouer des sbires de la république, il marque de son empreinte les fabuleuses et infinies caves de la Champagne. Lupin est le maître sous terre, il visite l'intérieur de la terre pour rechercher l'invisible pierre…
 
Après, il garde ses trésors dans l'aiguille creuse, celle d'Etretat, ou, comme disait Patrick Ferté, dans son Arsène Lupin, supérieur inconnu, celle des secrets d'Etat. Il prend le titre de Roi du Monde et lutte contre une préfiguration du nazisme nommé Vorski dans l'Ile aux Trente Cercueils : tout y est, de la croix gammée à la chambre…à gaz. L'Ile aux trente cercueils fut adaptée à la télé, mais bien après la série. Et sans l'Esprit.
 
Le feuilleton jovial, libertin et fastueux produit par Jacques Nahum et l'ORTF n'a, bien sûr, pas explicitement développé le caractère sacré et discret de la personnalité de notre « cambrioleur de l'histoire de France », comme l'avait baptisé le regretté Francis Lacassin. Mais il nous laisse un goût étrange, par les temps qui courent, le goût d'une grenade dont les pépins ne cessent de révéler le génie malgré lui. Trois siècles et demi après Alceste, on sait qu'il n'est plus possible « de trouver sur la terre un endroit écarté/ où d'être homme d'honneur on ait la liberté » ; alors autant se préparer à une descente initiatique de trois jours ou même plus au Centre de la France. On laissera à la surface les Sganarelle débattre de leur identité…

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