Bonnal Nicolas - lundi 04 avril 2011
Maintenant, le fait que j’ai observé est le suivant : le libéralisme russe ne s’attaque pas à un ordre de chose établi ; ce qu’il vise, c’est l’essence de la vie nationale ; c’est cette vie elle-même et non les institutions, c’est la Russie et non l’organisation russe. Le libéral dont je vous parle va jusqu’à renier la Russie elle-même ; autrement dit il hait et frappe sa propre mère.
Dostoïevski, l’Idiot, tome 2, chapitre 1.
Bernard-Henri Lévy occupe depuis quarante ans le devant de la scène intellectuelle française, comme on dit ; il est l’intellectuel que l’on doit écouter et le commandeur des croyants auxquels on se doit maintenant d’obéir, le doigt sur la couture du pantalon, surtout quand on est président de la République et que l’on rêve de n’importe quel exploit martial pour éviter de trop ramer dans les sondages ; et cela, alors que le ludion en question est déconsidéré depuis longtemps par tous ses pairs (Bourdieu, Baudrillard, Deleuze et tant d’autres) et ses lecteurs.
L’escogriffe plumitif sorti d’une pièce pour piano en forme de poire d’Eric Satie traîne depuis bien longtemps au quartier latin sa carcasse de précieux dégoûté. Aussi, je ne me moquerai pas de son Riyad avec laquais, de ses chemises à 700 euros, de son dandysme de Prisunic, de sa discourtoise insuffisance : comme tous les clowns fatigants, il a fini par nous lasser tous. Je ne soulignerai pas non plus que ses succès en librairie ont vingt ou trente ans, qu’il vend maintenant à 3 000 exemplaires, que ses postures ont fini par lasser le grand public qui le découvrait il y a maintenant 40 ans ou presque, au temps du peu regretté et toujours extasié Pivot. Et je ne rappellerai pas son épouvantable film d’extrême-gauche où, humiliant un Delon avachi par les ans et ses complexes intellectuels de commis charcutier, il ressassait ses nostalgies révolutionnaires de fils à papa et ses obsessions érotiques dignes d’un Hitchcock du marigot. BHL est aussi à Marcel Proust ce que Doc Gynéco est à Debussy.
Par ses poses, il me fait penser aux libéraux américains, ou mêmes russes. On sait donc que comme tout libéral qui se respecte, il déteste son pays, son histoire et ses racines, et l’idée même d’identité. On sait que comme tout libéral qui se respecte, il n’a de cesse de souligner que ce pays est viscéralement raciste et antisémite ; et l’on sait que comme tout aigri qui se respecte, il n’a de cesse de dénoncer comme nationaliste ou populiste tout esprit qui s’opposera à ses schématisations artisanales et à ses imprécations teigneuses. On le sait, et on en éprouverait presque de la peine pour lui, car ce fiel doit bien cacher quelque secrète souffrance, quelque discrète haine-de-soi. Comme son affidé Sarkozy, il ne goûte la France ni charnellement, ni intellectuellement. Tant pis. Cet héritier direct de la gauche américaine et du belliqueux libéralisme anglo-saxon synthétise toute la charia moderne : le monde ne sera vivable que lorsqu’il sera en tout point identique et mort. La terre promise sera le centre commercial où les zombies composeront leur code de carte bleue en s’envoyant des SMS.
Il serait temps pourtant que je reconnaisse ses intenses mérites, que je lui tresse des lauriers. Car c’est ici qu’avec son argent, son bagout, ses réseaux, son sens du chantage, il m’impressionne et maintenant me fait peur. Le bougre a la capacité de motiver un Mitterrand, une Ségolène, un Sarkozy, et de les faire entrer en transe, et de les faire entrer en guerre. Il les stresse, les menace, les inonde de bonnes paroles, les invective et les précipite ; et nos Ubu d’obtempérer penauds. Le grand inquisiteur triomphe avec toute la force de sa mauvaise volonté.
On voudrait savoir que faire pour freiner les envolées polémiques et épiques de notre clerc-obscur, et l’on voudrait aussi qu’il prenne le temps de vivre, et cesse de bombarder de bonnes paroles une humanité ou une France qui ont d’autres shahs à fouetter que les Iraniens ou les Libyens. On aurait envie de l’humaniser, justement, de lui faire lire la lettre tordante de Mangeclous à Maurras et de lui dire, une fois pour toutes : - BHL, fais l’humour, pas la guerre !
Mais trêve de risée : je me souviens que le Trissotin de la Jet-Set avait dit jadis, dans le lexique pompeux qui est le sien, que « l’on ne mesurait pas son émoi à l’aune de la statistique » : soit. Mais justement, au bout de combien de guerres, au bout de combien de morts, fussent-ils mores, cessera-t-il de nous inciter à bombarder ce qui ne pense pas comme lui ? On citera Ezéchiel à notre à notre rageur ranci, jamais rassasié de sang.
Ton œil sera sans pitié, et je n'aurais point de miséricorde, je te chargerai de tes voies et tes abominations seront au milieu de toi, et vous saurez que je suis l'Eternel, celui qui frappe.
8 commentaires - Ecrire un commentaire
|