Sadot Philippe - mercredi 03 mai 2006
Le 15 mars dernier, s’achevait le procès de Bob Denard et de 26 autres personnes, poursuivies pour « association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime ». En l’occurrence, l’arrestation et la séquestration de Saïd Mohamed Djohar, président de l’ex-République des Comores, lors d’une tentative de coup d’État à l’automne 1995, baptisée opération « Eskazi » (du nom d’un vent chaud qui souffle sur les Comores). Ce procès repose la question du mercenariat et son rôle passé et présent dans les politiques extérieures de certains États.
Depuis le 3 avril 2003, le Parlement français catégorise le mercenaire comme un criminel passible de cinq ans de prison et d’une amende de 75 000 euros, peines aggravées pour les organisateurs du recrutement (sept ans d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende). Est dorénavant étiqueté mercenaire tout individu « spécialement recruté pour combattre dans un conflit armé », non-ressortissant d’un État partie à ce conflit ni membre de ses forces armées, qui « prend ou tente de prendre une part directe aux hostilités […] en vue d’obtenir un avantage personnel ».
Cette définition protège les Légionnaires, intégrés à l’armée française. Contrairement à la convention adoptée par l’ONU, le 4 décembre 1989, la loi française exclut également de son champ d’application les conseillers militaires et les techniciens recrutés dans le cadre d’accords de coopération ou de contrats industriels, qui n’ont pas vocation à combattre. Bob Denard, de son vrai nom Robert Bourgeaud, est le dernier représentant de ces « chiens de guerre » des années post-coloniales qui se qualifiaient eux-mêmes « d‘affreux », tout comme les Français Trinquier ou Faulques, les Belges et Britanniques Schrame ou O’Hare. Ils ont écumé tous les conflits dans lesquels les puissances occidentales agissaient en sous-main contre la pénétration soviétique : Katanga, Biafra pour l’Afrique, Yémen pour le Moyen-Orient…
La plupart d’entre eux étaient des anciens militaires qui craignaient que les décolonisations des années 1960 n’ouvrent la porte à la soviétisation de l’Afrique, selon le mot de Lénine : « La révolution mondiale passe par l’Afrique ». Souvent mandatés par les gouvernements pour agir clandestinement avec les services secrets, parfois abandonnés par ces derniers, mais toujours animés d’un idéal qui, financièrement, leur rapportait assez peu quoiqu’en pense le grand public.
Or, avec la fin de la Guerre froide et la restructuration de nombreuses armées occidentales (carrière courte, mises à la retraite anticipée,…), beaucoup d’ex-militaires, souvent de qualité, se sont retrouvés sur la touche et vite récupérés par les Sociétés Militaires Privées (SMP) fournissant un service à un gouvernement lors d’un conflit armé. Ce service peut aussi bien être technique (construction et surveillance des installations, entraînement des troupes ou encore ravitaillement en vivres et matériel) qu’humain (interrogateurs, conseillers tactiques ou stratégiques, gardes du corps ou même de troupes participant aux combats). Contrairement à nos condottieres, les SMP américaines pèsent plus de cent milliards de dollars par an et cela augmente chaque année. Le Department of Defense (DoD) prévoit de privatiser d’ici 2006 237 000 postes dans la logistique et le soutien. Cela fera certainement autant d’emplois de créés, du moins en partie, aux États-Unis. Les Anglo-saxons dominent ce marché florissant qui permet encore aux gouvernements de les utiliser à moindres coûts. Ainsi en Irak, leurs employés constituent le deuxième contingent engagé (15 000 hommes), devant l’armée britannique. Or, avec la loi de 2003, ces organismes sont passibles de justice s’ils agissent dans un conflit où leur pays n’est pas engagé : ainsi une société française ne pourra pas agir si nos intérêts ne peuvent être défendus ouvertement, laissant donc ce marché florissant largement ouvert à la concurrence étrangère !
Or, la valeur de ces « gens de guerre » se répercute sur plusieurs domaines : économique avec achat de matériels ultra-perfectionné ; diplomatique, derrière ces SMP, l’État pouvant agir sur les groupes ou États en jeu… Et, comme l’affirmait en 2004, le Général Bentegeat (CEMA) : « Cette question [des SMP] est assez délicate et évolue très vite. La plupart sont des sociétés qui ont pignon sur rue, qui sont contrôlables, contrôlées et qui peuvent rendre des services que les armées ne peuvent pas rendre pour des raisons diverses… »
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