Milliere Guy - samedi 05 juin 2004
Des gens bien intentionnés organisent une manifestation anti-américaine ce 5 juin. J’espère que leur manifestation aura un grand succès et attirera les foules. Ils auraient pu choisir le 6 juin, la date aurait été symbolique : soixante ans après l’enclenchement d’une invasion américaine de la France, ils auraient pu commémorer les choses à leur façon. Des slogans tels que « US go home » ou « Bush fasciste assassin » auraient eu alors une tout autre allure. Les organisateurs de la manifestation auraient même pu appeler à une manifestation européenne unifiée, placer les pacifistes allemands en première ligne, leur distribuer des bannières, où les étoiles du drapeau américain seraient remplacées par des croix gammées. Ils ont eu peur que les commémorations, officielles, celles-là du 6 juin, leur fassent de l’ombre : peut-être ont-ils eu raison. Ils auraient pu aussi constituer le contrepoint des commémorations officielles. À regarder les journaux télévisés, jour après jour, on voit que le temps a passé et que l’heure est à l’Europe européenne et au couple franco-allemand : les cimetières militaires où sont enterrés les soldats du Reich sont montrés de plus en plus souvent. « Ces soldats-là aussi ont droit d’être honorés », déclarait un commentateur de France 2. « Eux aussi se battaient pour un idéal », ajoutait un autre sur France 3. Le commentateur n’est pas allé jusqu’à définir l’idéal en question, ce qui lui a évité d’avoir à se demander si c’était un idéal au parfum de chambre à gaz. Mais faut-il rappeler ce qui fâche ? Les cimetières américains sont montrés eux aussi, mais le moins souvent possible. Le mot « Américains » est lui-même fort peu utilisé. De même que le mot « activiste » a remplacé le mot « terroriste », le mot « Américain » se trouve peu à peu recouvert par le mot « alliés ». Pour être bien certains que nul ne se souviendra que ce sont les troupes américaines qui ont libéré la France, on soulignera aussi souvent que possible le rôle de la « France libre », de la résistance et du général De Gaulle, sans qui, disait un journaliste de TF1, la France serait passée « de l’occupation nazie à l’occupation américaine ». « US go home », vont clamer les manifestants du 5 juin, entre autres slogans, et ils n’ont pas tout à fait tort. George Bush, président des États-Unis, a-t-il encore sa place sur le territoire d’un pays qui pense s’être libéré tout seul ? A-t-il sa place en France à l’heure où le couple franco-allemand rêve d’une Europe anti-américaine ? A-t-il sa place en France à l’heure où les médias français se déchaînent jour après jour contre lui, parce qu’il incarne et défend précisément les valeurs de liberté, de démocratie et de droit que l’Amérique défendait déjà en 1944 ? A-t-il sa place en France alors que les médias français, jour après jour, caricaturent honteusement l’action américaine en Irak et semblent souhaiter la victoire des islamistes les plus ignobles ? Il m’arrive de penser que Bush n’aurait pas dû venir, que Blair lui-même aurait pu rester chez lui. La fête du 6 juin aurait pu être complète : Chirac et Schroeder unis, ensemble, parlant de concert d’une paix perpétuelle que ne doivent pas gâcher ces perfides Anglais et ces sales Américains… Il m’arrive de penser aussi parfois, avec tristesse, que les jeunes Américains et les jeunes Anglais tombés en Normandie sont morts pour rien. Pour que la France se montre ingrate, vaniteuse, prétende n’avoir jamais eu besoin de personne, ait la prétention de donner des leçons sur la façon de reconstruire l’Irak, elle qui n’est plus capable de construire un aéroport qui tienne debout. Je sais, au-delà de la France, il y avait le régime nazi et ses tentacules, il y avait les camps de la mort. Il y avait la nécessité d’arrêter le bras des assassins. Les jeunes Américains et les jeunes Anglais sont tombés pour cela surtout, pour que la machine meurtrière hitlérienne s’arrête. Pour qu’un monde plus décent voie le jour. Pour qu’on ne voie plus jamais çà. Plus jamais de Hitler et plus de rafle du Vélodrome d’hiver, organisée par la police française avant l’invasion américaine. Bush et Blair auraient pu ne pas venir. Bush aurait pu passer le 6 juin en Israël : si Israël avait existé avant 1940, la shoah n’aurait pas eu lieu. Le 6 juin a permis que s’achève la shoah et qu’Israël voie le jour. Accessoirement, très accessoirement, la France a été libérée, juste le temps d’oublier à qui elle devait la liberté et d’oublier ce que c’est que la liberté. L’Allemagne a été délivrée du nazisme, juste avant d’oublier qui l’avait délivrée du nazisme et d’oublier aussi ce que fût le nazisme.
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