Lance Pierre - dimanche 10 octobre 2004
J'ai suivi la retransmission intégrale du premier face-à-face télévisé entre George W. Bush et John Kerry, donné sur TF1 ce 2 octobre à 1 h du matin. Je les ai trouvés tous les deux télévisuellement bons, chacun dans son registre personnel. Ils ont su l'un et l'autre être offensifs sans pour autant se départir d'une courtoisie de bon aloi. Les règles de ces face-à-face américains sont très différentes des nôtres, puisque les deux participants font face à l'unique journaliste qui les interroge, et sont donc plutôt de profil l'un par rapport à l'autre. Ils ne s'adressent pas directement la parole et se répondent par « ricochet » sur le journaliste. Cela donne un résultat un peu plus guindé que dans le duel à la française. C'est plus encadré, moins naturel, mais oblige les deux interlocuteurs à une stricte discipline dans leurs propos et à une préparation très soigneuse de leurs interventions dont la durée se compte en secondes (30 ou 60). Il n'est pas très facile pour un Français de se « loger » dans le paysage politique américain, car la droite et la gauche américaines sont assez différentes de leurs homologues françaises. En tant que libéral de droite, je me sens plus proche du parti républicain, mais je suis très rebuté par la bondieuserie yankee proprement infantile qui, avec l'équipe des néo-conservateurs qui entourent W. Bush, atteint des sommets. Quand on pense que la plupart de ces gens rejettent la théorie de l'évolution parce qu'elle contredit la genèse biblique, on est abasourdi, d'autant plus que les capitalistes américains appliquent volontiers à l'économie un néo-darwinisme radical dont ils ne ressentent pas la contradiction avec leur évangélisme. Quant au parti démocrate, il n'est guère teinté de marxisme et il est tout aussi acquis au libéralisme que son adversaire, même s'il l'assortit de « distributions sociales », et je le juge plus « centriste » que socialiste.
Ben Laden court toujours
La question de l'Irak a largement dominé ce premier affrontement. Il m'est apparu que John Kerry, par son intelligence et sa « classe », a largement surpassé son adversaire. Mais cela ne signifie pas qu'il puisse en retirer un avantage électoral décisif, car Bush a martelé des positions simplistes qui sont probablement plus accessibles à l'Amérique profonde. Exploitant à fond les attentats du 11 septembre, Bush a brandi à plusieurs reprises la nécessité du combat contre le terrorisme, affirmant que depuis la chute de Saddam « le monde est plus sûr ». Kerry a fort habilement retourné le propos en soutenant que Saddam ne menaçait nullement les Etats-Unis, que le véritable agresseur était Ben Laden et que celui-ci était toujours hors d'atteinte, parce que, pour concentrer les forces américaines en Irak, Bush avait « sous-traité » la traque de Ben Laden à des seigneurs de guerre afghans. Et il ajouta que, si lui-même était Président, il « chasserait et tuerait les terroristes où qu'ils soient ». Il insista en outre sur le vrai danger pour la sécurité du monde : la prolifération des armes nucléaires. Et à ce sujet, la Corée du Nord, et même l'Iran, lui semblaient plus inquiétants que ne l'était l'Irak de Saddam. L'un des arguments répétitifs de Bush fut que le « commandant en chef » d'une armée (faisant ici allusion à lui-même) doit maintenir fermement son cap pour conserver la confiance de ses soldats. (Ce qui revenait à accorder une vertu particulière à l'entêtement.) Kerry répéta à son tour que l'agression de l'Irak avait été une « colossale erreur de jugement » et qu'il fallait savoir corriger son action en fonction des réalités du terrain. Kerry insista également sur la nécessité pour les États-Unis d'agir en tenant compte des avis de leurs grands alliés européens. Pour montrer que les États-Unis avaient perdu leur crédibilité, Kerry eut recours à une citation de De Gaulle. Lorsque Kennedy alla voir De Gaulle à Paris - dit-il - lors de la tentative d'installation de fusées soviétiques à Cuba, il voulut montrer au Général des photos des préparatifs russes. Mais De Gaulle l'arrêta d'un geste en disant : « Je n'ai pas besoin de voir des photos ; la parole du Président des États-Unis me suffit ! » Kerry sous-entendait ainsi qu'une telle confiance ne serait plus accordée aujourd'hui. Mais je ne suis pas certain que cette allusion quelque peu subtile ait été pleinement perçue en ce sens par le public américain. De l'avis de la plupart des observateurs, américains ou européens, John Kerry a marqué des points lors de ce débat et s'est révélé beaucoup plus crédible qu'auparavant. Le sondage qui a suivi le place désormais en tête des intentions de vote. Mais deux autres face-à-face doivent encore avoir lieu. À mon avis, rien n'est joué.
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