Milliere Guy - mercredi 08 mars 2006
L’assassinat d’Ilan Halimi a fait passer au second plan l’autre événement crucial de ces dernières semaines : « l’affaire des caricatures ». Nombre de commentateurs en France ont voulu y voir une offensive de l’islam contre l’Occident. Il me semble nécessaire d’adopter ici une lecture plus complexe et plus acérée. Je m’explique.
Nous avons affaire à des caricatures de Muhammad parues dans un journal danois en septembre 2005. Ces caricatures, à l’époque, n’ont fait l’objet d’aucun commentaire, ni indignation. Plus de quatre mois après, les caricatures sont reproduites dans la presse de plusieurs pays du monde arabe et musulman, des manifestations qui tournent à l’émeute sont organisées. Des demandes d’excuses, de censure, voire de repentance sont faites au pays d’où viennent les caricatures, à l’espace politique de ce pays, voire aux instances internationales. Les dirigeants du journal qui a publié les caricatures, ceux du pays du journal, ceux de l’espace politique auquel appartient le pays, ceux d’instances internationales réagissent. La tonalité générale, malgré quelques proclamations visant à défendre la liberté d’expression, est à l’apaisement. Faut-il le dire ? C’était là le but recherché.
Ce qui s’est joué est une grande manipulation. Le régime iranien, et son président, Mahmoud Ahmadinejad, sont soumis à des pressions internationales : bon gré mal gré, l’Union Européenne semble se rapprocher de la position américaine et vouloir porter l’affaire devant le Conseil de sécurité de l’ONU, voire accepter des actions plus dures : relâcher l’étreinte pourrait être utile, et c’est, hélas, ce qui se profile. Le régime de Bachar El Assad est e plus en plus sur la sellette, ses liens avec l’Iran ne sont plus à démontrer. Relâcher l’étreinte, là aussi, pourrait être utile. La victoire du Hamas au sein de l’Autorité palestinienne fait courir à celle-ci le risque de voir se tarir ses sources de financement : É tats-Unis, UE. Relâcher l‘étreinte pourrait se révéler davantage que judicieux.
On ne peut que remarquer que les « manifestations indignées » et les émeutes ont commencé en Iran, dans les territoires palestiniens et en Syrie où l’« expression spontanée » de la population est pourtant très rare. On ne peut que remarquer que l’Europe a réagi comme on l’attendait d’elle. Bien qu’on y parle de cohésion et de « solidarité », le Danemark s’est trouvé vite abandonné à son sort. Bien qu’on y évoque de « grands principes », on a paru s’y préoccuper très vite de la nécessité de ne pas froisser les « sensibilités musulmanes ». Un commissaire européen a même envisagé une directive promulguant l’autocensure en matière religieuse comme une règle devant s’imposer à tous.
On ne parle plus guère au sein de l’UE du nucléaire iranien ou du régime Assad ; on envisage d’adopter une attitude « constructive » vis-à-vis du Hamas. Si j’étais un islamiste du Proche-Orient, je me dirais : objectif atteint. Je penserais que l’Europe est bien le maillon faible de l’Occident et qu’elle est déjà à demi soumise. J’observerais aussi que la manœuvre à laquelle j’ai contribué a réussi à embraser des foules musulmanes bien au-delà des pays où j’avais voulu que naisse cet embrasement : cela me montrerait, si j’avais besoin de m’en assurer, que dans le cadre de la bataille pour le cœur de l’islam, ma position jouit toujours d’un avantage très net. J’observerais enfin que mes idées se propagent au sein des musulmans européens qui ont été nombreux à manifester derrière des banderoles aux accents obscurantistes, voire totalitaires.
A contrario si je ne suis pas islamiste, mais Européen attaché aux valeurs de l’Occident, cela me rend, plus pessimiste encore sur l’avenir de l’Europe. Cela me conduit à me demander, au vu des faits, si les islamistes n’ont pas raison en leur logique effroyable. L’Europe, à demi soumise d’aujourd’hui, pourrait bien être demain pleinement soumise. Certains protesteront, vociféreront, mais ils ne pourront rien contre une tendance lourde déjà bien enclenchée… Dès lors que je suis Occidental et citoyen du monde, cela m’inquiète profondément.
L’Occident peut-il survivre si, comme c’est hélas envisageable, l’Europe succombe ? Si, par ailleurs, l’islamisme devait finir par l’emporter en terres d’islam, vers quels chaos obscurs une grande fraction du monde pourrait-elle se trouver tirée ?
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