Lance Pierre - mercredi 25 mai 2005
Il faut porter au crédit des gouvernants européens qui ont choisi la voie du référendum cet effort vers la démocratie. Le danger, que n’a pas mesuré Jacques Chirac, est que dans un pays où la pratique du référendum est trop exceptionnelle, il existe un “déficit de démocratie” qui peut conduire les électeurs à se venger de ce déficit en utilisant ce référendum trop rare pour s’opposer au gouvernement. Je crains que ce ne soit le réflexe de beaucoup d’électeurs voulant se porter sur le “non” ce 29 mai. Or, c’est une erreur dramatique, qui risque de décourager nos hommes politiques, quels qu’ils soient, d’avoir recours au référendum, support essentiel d’une démocratie véritable. Chaque citoyen doit donc se déterminer en son âme et conscience sur la proposition qui lui est faite, en écartant toute considération collatérale qui fausserait l’authenticité de son choix. De quoi sont composés les gros bataillons du “non” ? D’un côté les nationalistes, qui cherchent à entraîner les Français dans un “baroud d’honneur” sans avenir. D’un autre côté les marxistes résiduels qui ne se consolent pas de la déroute mondiale du communisme et qui veulent entraîner les Français dans leur stérile combat d’arrière-garde. Des deux côtés nous avons affaire à des nostalgiques. La nostalgie n’est pas un crime, mais on ne bâtit rien sur elle. Quant à moi, je suis convaincu qu’il faut voter “oui”, pour de nombreuses raisons dont les cinq principales sont les suivantes :
1) Tous les Européens ont aujourd’hui les yeux fixés sur la France. Si le peuple français vote “oui”, cela aura un très puissant effet d’entraînement et de consolidation de l’Union et assurera à notre nation une influence prépondérante dans la construction européenne, qui est bien loin d’être terminée. Un “non” plomberait l’Europe.
2) Le Président de l’Union européenne et le Ministre des Affaires étrangères seront élus pour un mandat de deux ans et demi renouvelable, donc pour une durée de cinq ans s’ils sont réélus, ce qui personnalisera l’Europe aux yeux du monde et lui donnera une représentativité beaucoup plus forte qu’actuellement.
3) Si la Constitution est adoptée (et le vote français sera déterminant), il sera possible d’écarter l’entrée de la Turquie en Europe, ainsi que celle des pays du Maghreb, en s’appuyant sur l’article I-1,2 (“Union ouverte aux États européens”) et le préambule de la partie II (“Les Peuples d’Europe établissent une union...”).
4) On pourra utiliser le “droit de pétition” populaire pour présenter des projets de loi. Chaque projet devra être soutenu par un million de signatures au moins. Les Européens apprendront à se servir de ce droit de pétition, notamment par Internet, afin de réunir dans toute l’Europe plusieurs millions de signatures pour donner à tel ou tel projet de loi un “poids” si considérable que la Commission devra le prendre en compte, même si la Constitution ne l’y contraint pas.
5) Il est enfin une raison de voter “oui” qui est peut-être la plus forte de toutes et à laquelle tous les libéraux doivent logiquement apporter leur soutien. Nul n’ignore que la France est victime d’un collectivisme larvé qui s’exprime à la fois dans le pouvoir de blocage outrancier des syndicats et dans la masse pléthorique des administrations étatiques. Or, les gouvernements français paraissent incapables de résister à la pression de ces forces qu’ils ont eux-mêmes contribué à forger. Le libéralisme européen est donc peut-être le seul espoir qui nous reste de mettre un terme à l’emprise du collectivisme français. Et c’est ce qui explique le “non” marxiste. La Constitution européenne qui nous est proposée est, à l’évidence, un compromis libéral/socialiste dont j’ai expliqué que l’Europe devait se contenter, au moins provisoirement. Un compromis ne peut satisfaire les radicaux d’aucun bord, c’est un fait. Le texte du traité ne peut pas non plus satisfaire les démocrates intransigeants qui voient dans cette Constitution une insuffisance de démocratie et disent vouloir voter “non” pour préparer un meilleur traité. Ces perfectionnistes bien intentionnés oublient seulement que si l’Union européenne ne se construit pas rapidement et solidement, elle sera laminée par l’Islam, la Chine ou les Etats-Unis, si ce n’est par les trois à la fois. Après quoi ils pourront tout à loisir discuter de la démocratie idéale. Grâce à eux, elle sera moribonde en Europe. Ces gens me rappellent fâcheusement les chefs de tribus gauloises de l’armée de secours qu’attendait Vercingétorix dans Alésia, et qui se lancèrent dans d’interminables palabres, laissant ainsi aux Romains le temps de parfaire leur dispositif, pour le résultat que l’on sait.
[Notre page Référendum sur la Constitution Européenne et intégration de la Turquie]
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