Livry Anatoly - dimanche 04 avril 2010
russie
Se consacrer à l’étude de la presse (des « mass-médias », tel est le terme « soviétoïde » désormais bien enraciné dans cette France déracinée) demande de se détourner des sources premières de l’analyse d’une nation et de sa société pour en examiner les « vomissures ».
C’est de cette manière que la « grande presse » de France présente la Russie actuelle à ses lecteurs, lesquels maîtrisent rarement une langue étrangère et se déplacent dans le monde, de préférence, dans le cadre des voyages organisés. Ils ont, par conséquent, peu de chance d’entrer en contact réel avec cette Russie afin de vérifier la véracité des articles qu’ils ont lus en Occident. C’est une attitude d’ailleurs fort stalinienne que l’on a réussi à inculquer à nos Français, qui font leur la réponse des pionniers bien dressés à la curiosité de Gide : « la Pravda nous renseigne suffisamment sur le monde extérieur ! ».Et ce n'est pas un hasard si l’on retrouve tant de similitudes, en lisant Retour de l’URSS, entre le raisonnement des habitants dupays des Soviets de 1936 et les résidents de la Vème République de 2010.
Le sentiment de l’animosité certaine qui anime la France « médiatique » vis-à-vis de la Russie actuelle, c’est la haine de l’apostat, auquel on réserve un sort pire que celui auquel sont voués les infidèles. En effet, l’URSS étant considérée comme l’incarnation par excellence de la société du « socialisme vainqueur » – dixit Brejnev –, gérée par le parti « communiste », dotée d’une supra-puissance militaro-industrielle, et gouvernée de surcroît par des chrétiens laïcisés jusqu’à l’athéisme, tout cela laissait espérer qu’un système analogue serait également applicable en France et dans tout l’Occident. Cependant cette construction idéologique érigée pendant sept décennies, a chu dans un fracas étonnant. Condamné par les Russes eux-mêmes, le « socialisme » redevient « capitalisme » et l’empire, débarrassé d’une doctrine plus suicidaire que meurtrière, demeure. Comment ne pas haïr ces renégats ?
Le rejet de l’ancêtre chevalier
La seconde raison du sentiment « anti-russien » qui existe chez nous, tient à la phobie de toute action guerrière menée par un mâle de type nordique pratiquant la « religion des croisés » contre un peuple du Midi que l’imaginaire occidental associe, par ses caractéristiques confessionnelles, aux anciens Sarazins. Un Français porte un tel poids de culpabilité envers ceux que ses ancêtres auraient opprimés qu’une crise d’autophobie frisant l’hystérie se déclenche chez lui chaque fois qu’on le rappelle au souvenir de ce chevalier qui osait non seulement reconquérir les terres de sa foi, mais aussi défendre son fief et les siens. C’est donc sous les traits de ce « croisé » abhorré qu’apparaît, pour ce Français, sur les écrans des télévisions occidentales montrant « l’image de la Russie actuelle », un soldat de type européen, une croix au cou, guerroyant quelque part dans le Caucase. En somme, notre Français retrouve en lui, sous l’uniforme russe, l’image de son insupportable aïeul, qu’on lui a appris, depuis quelques générations, à exécrer : un bouc-émissaire idéal, non point « l’autre » et lointain, mais lui-même. En s’attaquant à ce « Russe », le Français médiatiquement soumis sombre dans le masochisme, en s’enorgueillissant de vouloir « améliorer l’existence de l’opprimé méridional » et en y appliquant la générosité optimiste à laquelle ses professeurs post-soixante-huitards l’ont dressé.
Que pèsent, à côté de cette réaction animale – flattée ou partagée par les hommes politiques –, les nécessités diplomatiques, financières, énergétiques de l’État ? Que sont le présent ou l’avenir de la France ? Ce qui compte, c’est le réflexe instantané auquel s’adonnent les « décideurs », et c’est cette autophobie qui gouverne, depuis bientôt vingt ans, les relations entre la France-pays légal et la Russie.
Anatoly Livry,
ancien enseignant de slavistique à Paris IV–Sorbonne, actuellement chercheur en Suisse.
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