Dumait Alain - samedi 25 septembre 2004
Aux États-Unis, au fur et à mesure que se rapproche la date fatidique de l’élection présidentielle du 2 novembre, la campagne se fait évidemment de plus en plus rude. Mais, pour l’instant, John Kerry est très loin de talonner George W. Bush. Du coup, le candidat démocrate est amené à changer de pied, à renouveler son équipe de spécialistes de la communication, et à se contredire, en particulier sur l’Irak, d’une semaine sur l’autre. Ce qui a tendance à renforcer la position du candidat républicain, droit dans ses bottes… En politique intérieure comme en politique étrangère, il ne faut surtout pas croire, vu d’ici, que les positions concrètes prises par les deux candidats sont diamétralement opposées. L’un comme l’autre veulent renflouer et élargir l’assurance maladie et assurer un minimum décent aux pensions de retraites publiques. Le nombre de fonctionnaires a augmenté sous le gouvernement de George Bush. Les propositions d’augmentation des impôts payés par les sociétés, présentées par John Kerry, sont considérées comme raisonnables par les milieux d’affaires américains… En politique étrangère, les différences de points de vue sont également limitées. Pas question, pour l’un comme pour l’autre, de remettre en cause l’alliance rapprochée des États-Unis avec Israël. Quant à l’Irak, après avoir dit qu’il fallait augmenter le nombre des soldats américains qui y sont présents, tout en essayant d’impliquer aux côtés des États-Unis l’ensemble de la communauté internationale, le candidat démocrate vient de faire volte-face en disant qu’on n’aurait pas dû y aller, bien qu’il ait voté, au Sénat, les crédits nécessaires pour ce faire… Ce n’est donc pas sur les propositions que les candidats se battent. En fait, ils représentent des groupes sociaux qui s’opposent d’autant plus violemment que leurs différences programmatiques sont relativement faibles. George Bush plaît à l’Amérique profonde qu’il incarne et à laquelle il sait parler, tandis que John Kerry symbolise la classe intellectuelle et médiatique, un brin arrogante, qui pense devoir exercer le pouvoir soit « de naissance », soit « par fonction ». La gauche démocrate américaine est élitiste tandis que la droite républicaine est plébéienne. C’est ce clivage qui domine la vie politique américaine. Et qui, malgré le bourrage de crâne généralisé des médias aux États-Unis, renforcé par l’engagement de l’immense majortié des universités, permet à George Bush, méchamment caricaturé, carrément insulté à longueur de colonnes, d’émissions et de pages d’ouvrages, de demeurer sereinement en tête de cette course présidentielle. En France, et sans doute pour la première fois à ce point, l’ensemble des médias a cru devoir prendre position comme s’ils étaient directement concernés par la campagne électorale outre-Atlantique. À la radio, à la télé, dans la presse écrite, journalistes et éditoralistes font campagne pour John Kerry contre George Bush. Non seulement « Canal + » ou « France Culture », non seulement « Le Monde » ou « Le Nouvel Obs » mais même « Marianne » (en couverture) voire « Le Figaro » (plus discrètement). Cet unanimisme démocrate, y compris dans des médias réputés de droite - j’attends encore qu’un seul journal, à part le nôtre (dans la Chronique de Guy Millière), prenne clairement parti pour George Bush… - permet sans doute de comprendre, d’éclairer et de relativiser l’anti-américanisme qui semble actuellement envahir non seulement les médias mais, à en croire quelques sondages récents, les esprits de nos concitoyens. On se souvient que, lors de ses déboires demeurés célèbres sous le nom d’« Affaire Lewinsky », Bill Clinton avait trouvé un grand nombre de sympathies dans l’opinion publique française. Par contre, qu’un livre de commande « à scandale » paraisse six semaines avant l’élection américaine, avançant que George Bush et son épouse auraient quelques anciennes turpitudes à se reprocher, et tous les médias en font immédiatement leurs choux gras. Ce n’est pas tant l’hégémonie américaine que la majorité des Français rejette et déteste, que l’image qu’ils en ont, déformée par leurs propres médias, quand elle est assumée, sans complexe, par un homme de droite. L’envie mène les hommes et détermine leurs désirs. Rattraper et dépasser la puissance américaine est, depuis l’origine, au cœur du rêve européen. Mais pas au point, évidemment d’en tirer les conséquences nécessaires en termes d’efforts et de bonne gouvernance. Après tout, l’Europe à 25 (sans la Turquie) a en mains toutes les cartes nécessaires pour s’imposer à brève échéance comme l’égal partenaire des États-Unis dans le monde. Que ne fait-elle pas de la paix au Moyen-Orient (et de la stabilité en Irak), l’un de ses objectifs prioritaires. Mais cela supposerait une autre politique économique, un autre discours politique, un autre rapport au peuple. Car ceux qui s’étiquettent démocrates, ici ou là-bas, ne le sont pas vraiment. Le peuple leur fait peur. Ils préfèrent Kerry à la démocratie.
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