Milliere Guy - dimanche 22 mai 2005
Il y a, à mes yeux, quelque chose de très malsain dans les commémorations de la fin de la Seconde Guerre Mondiale telles qu’elles se sont opérées les 8 et 9 mai derniers. On a parlé de la capitulation de l’Allemagne nazie. On a, à Paris, rendu hommage aux anciens combattants. On a, à Moscou, évoqué le sacrifice de l’Armée rouge et ressorti à cette occasion le portrait de Joseph Staline. On a parlé de la découverte des camps de concentration allemands. C’est à peine si le rôle majeur des États-Unis dans la libération de l’Europe a été évoqué : l’identité européenne que nos maîtres cherchent à construire repose sur l’hostilité envers l’Amérique, je le sais, mais de là à falsifier ou à édulcorer l’histoire… C’est à peine si on a noté que, pour les États baltes, la chute du nazisme ne fut pas ressentie comme une délivrance puisqu’aux armées nazies ont succédé les chars soviétiques. On a évoqué la conférence de Yalta comme destinée à opérer un partage du monde, alors que ce qui s’est décidé à Yalta a été simplement la stratégie à utiliser pour achever la guerre et organiser – dit le texte des accords – des « élections libres » dans les pays délivrés des puissances de l’Axe. À mesure que l’ Europe se construit, le discours idéologique vient remplacer la réalité, et il ne saurait être question de ne pas placer Staline, Churchill et Roosevelt sur un même plan de cynisme que l’Europe nouvelle aux mains blanches laisse derrière elle. On a parlé de la paix que la construction européenne a permise sans jamais dire que cette paix n’avait existé que grâce aux efforts américains. On a fort peu parlé (sinon Bush) de la shoah, qui est pourtant au cœur de l’abomination qui a touché l’Europe il y a soixante ans, et plutôt que d’y voir le fruit d’un antisémitisme européen très vivant à l’époque et de retour aujourd’hui, on a préféré évoquer le nationalisme qui a causé la guerre et que l’Europe supra-nationale vient reléguer dans le révolu : une manière de ne pas regarder l’antisémitisme en face et de désigner, comme source de ce mal, les États-nations. Dans un contexte planétaire où Israël et les États-Unis sont des États-nations…
Génocides
Quelques jours auparavant, on avait évoqué le « génocide arménien » sans jamais dire vraiment tout ce qui différencie le sort tragique et effroyable des Arméniens pendant la Première guerre mondiale du sort des juifs pendant la Seconde guerre mondiale. Pourtant, les différences sont importantes (sans que cela exonère en quoi que ce soit les responsables du sort des Arméniens, je le souligne) : les juifs d’Europe ont subi une extermination systématique simplement et strictement parce qu’ils étaient juifs; les Arméniens ont été l’objet de représailles totalement disproportionnées et absolument cruelles dans un contexte où ils étaient l’un des peuples composant l’empire ottoman, au moment où celui-ci s’effondrait, et au moment où le nationalisme arménien faisait cause commune avec les ennemis de l’empire ottoman. Les crimes abjects sont des crimes abjects, mais ils ne sont pas comparables, et pas équivalents. Il ne faut pas le dire, je sais… Dans la même période, on a vu évoquer à nouveau la question de l’esclavage, dans des termes que l’abominable Dieudonné n’aurait pas renié. Et, là encore, le discours idéologique vient se substituer à la réalité. L’esclavage aurait été, semble-t-il, une idée perverse de blancs européens et américains qui devraient expier. Nulle mention ne devrait être faite de la pratique omniprésente de l’esclavage pendant des siècles en Afrique sub-saharienne, entre Africains, et de la pratique de l’esclavage bien avant et bien après le « commerce triangulaire » dans le monde musulman. Nul ne devrait honorer la civilisation occidentale pour avoir été à l’origine de l’abolition de l’esclavage, non…. Une pétition signée par les « indigènes de la République » a été mise en circulation, où on demande à la France et à l’Occident de faire pénitence, de payer à l’infini, d’accepter l’islam le plus radical sous peine d’être accusée de racisme et de colonialisme maintenu. De concessions au discours idéologique en concessions au discours idéologique, atteindrons-nous un jour la limite avant d’en venir au suicide généralisé ?
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