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Dis, papa, c’est qui les spéculateurs ? |
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Lance Pierre - mercredi 22 octobre 2008
economie
J’emprunte mon titre au fils d’un de mes voisins, un garçonnet de dix ans à l’esprit très éveillé, qui suit attentivement les journaux télévisés en même temps que ses parents. Et comme il a entendu maintes fois dénigrer les « spéculateurs », sans toutefois que l’on donne des précisions sur cette engeance, il a posé cette question à son père, lequel, ne sachant trop que lui répondre, me l’a transmise.
Ce qui m’a donné l’idée de cet article, en phase avec l’actualité. Spéculer dérive du latin « speculari » qui signifie « observer ». Nous observons la marche du monde pour en tirer des enseignements et des principes d’action, à notre avantage ou à celui de notre famille, entreprise ou communauté. Il en résulte que nous spéculons tous, et sur tout, le plus souvent de manière instinctive, sans même nous en rendre compte. La science, par exemple, est certainement l’une des activités humaines les plus spéculatives qui soient.
Personnellement, ce sont les spéculations philosophiques qui me passionnent le plus. Je sais ce que vous allez me dire : que je m’éloigne du sujet qui motivait la question du gamin, car il n’avait en tête que les spéculateurs financiers.
Désolé, mais l’activité spéculative n’est pas divisible en petits morceaux. Elle est la principale démarche intellectuelle de l’être humain et se trouve à l’origine même de la civilisation. Les spéculateurs financiers n’appartiennent pas à une race à part de mammifères monstrueux. Ils sont exactement comme vous et moi, et ne se sont spécialisés dans une certaine activité qu’en fonction des circonstances et des opportunités qu’ils ont rencontrées.
Je le répète, nous spéculons tous, sans cesse. Le choix de nos études, d’une filière, d’un métier, c’est déjà une spéculation, et non des moindres. Nous spéculons sur nos talents, nos capacités, notre énergie, notre intelligence, notre volonté, nos idées. Et cela aboutit toujours à l’élaboration d’une stratégie dans le but d’obtenir, directement ou indirectement, des avantages économiques et financiers. J’en connais même qui ont spéculé sur leur mariage.
Et, bien entendu, beaucoup de gens spéculent sur nous-mêmes et sur ce que nous sommes capables de faire. Lorsque nous achetons notre maison ou notre appartement, nous spéculons en espérant la hausse des prix de l’immobilier après notre achat.
C’est humain, et personne n’y échappe. L’inventeur spécule sur les débouchés de sa trouvaille, l’entrepreneur sur le succès de son produit, le commerçant sur l’affluence de sa clientèle, l’écrivain sur le nombre de ses lecteurs.
Et n’allez pas croire que l’ouvrier ne spécule pas. L’ajusteur de chez Renault ou Airbus spécule ardemment sur les ventes de l’entreprise dans laquelle il travaille. Et tous sont prêts à spéculer sur les actions boursières dans l’espoir d’arrondir leurs fins de mois ou de consolider leur retraite. Aujourd’hui, par la grâce d’Internet, le nombre de petits spéculateurs a considérablement augmenté, ce qui explique pour une part le yoyo des cours de la Bourse, car le spéculateur amateur est plus émotif que les autres.
Et puis il y a tous ceux qui spéculent sans le savoir, parce que d’autres le font à leur place. C’est ainsi que les possesseurs d’un livret de la Caisse d’Épargne ont appris avec stupeur que quelques « traders » spéculaient à tout va avec leurs économies. Ils ne sont pas contents parce que ces vilains spéculateurs ont perdu 600 millions d’euros. Mais, s’ils les avaient gagnés, ils n’y trouveraient rien à redire.
Dans cette affaire, tout comme dans l’affaire Kerviel de la Société Générale, je trouve que les dirigeants des banques font preuve d’une monumentale hypocrisie.
Car rien n’est plus abondamment, cyniquement et systématiquement spéculatif que l’activité bancaire.
Les banquiers embauchent des jeunes gens très compétents, très astucieux et très dynamiques avec mission impérative de spéculer sur tout ce qui passe à leur portée.
On dit qu’ils les contrôlent. Mon oeil ! Contrôler quoi ? Leur jugement, leur audace, leur flair, leur chance ? Qui peut contrôler tout ça ? Veiller à ce qu’ils ne prennent pas de risques excessifs ? Mais qui peut dire où est la frontière entre le risque raisonnable et le risque excessif dans une économie mondiale en constante et fantastique évolution ?
Et qui ignore que, là où le risque est fort, le bénéfice peut être gros ? En vérité, les banquiers passent leur temps à jouer à la roulette, mais ce sont de mauvais perdants.
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