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Dostoïevski, Tchernobyl et l’apocalypse industrielle.


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Bonnal Nicolas - lundi 28 mars 2011

ecologie, nucleaire
La catastrophe du Japon qui permet aux médias de s’en prendre surtout au nucléaire ne doit pas dissiper la véritable observation : les temps du développement industriel sont des temps de catastrophe. Qu’il s’agisse du pétrole, de l’alimentation industrielle qui déforme les corps humains, de l’aliénation technologique qui corrompt les âmes et les esprits, qu’il s’agisse des guerres meurtrières et des prix à payer en vies humaines, l’industrie, véritable Moloch, n’a fait depuis deux siècles qu’incarner un retour aux bons vieux temps du paganisme : l’hypnose collective, l’apostasie du matériel et bien sûr les sacrifices humains ; sans compter la destruction de toutes les sociétés humaines non adaptées à l’ordre nouveau de l’industrie, de la bagnole et des médias. C’est la civilisation des machines de Bernanos et cette machine à produire de l’énergie qu’est la centrale nucléaire n’a pas fini de lever son impôt.

La dimension apocalyptique et monstrueuse de la révolution industrielle, véritable marâtre de la mondialisation, et de ses conséquences, n’a pas échappé aux contemporains les plus attentifs, ceux qui avaient conservé une approche qualitative et chrétienne de la civilisation. La malédiction industrielle, je le rappelle, est déjà présente dans Yvain, le chevalier au lion, avec le célèbre épisode des 300 pucelles enfermées dans un atelier textile et condamnées à toujours travailler sous la conduite de deux démons.

Depuis deux siècles, on citera en désordre Rousseau, Godwin, Poe, Léon Bloy. Il y a en fait un prix à payer pour l’industrie, il est lié à une damnation, comme celle de Caïn qui fonde la première ville moderne, ou de son petit-fils Tubalcaïn qui invente la sidérurgie. On n’a qu’à relire la Genèse.

Comme on a beaucoup parlé de Tchernobyl, je me contenterai de cette évocation de l’Idiot de Dostoïevski, où le romancier russe développe une approche ésotérique et eschatologique du problème du développement industriel et ferroviaire.

« Le collégien lui affirma que l’"Étoile Absinthe" qui, dans l’Apocalypse, tombe sur terre à la source des eaux, préfigurait, selon l’interprétation de son père, le réseau des chemins de fer étendu aujourd’hui sur l’Europe. »

Je rappelle le rôle du chemin de fer dans la Shoah. L’organisation économique nazie repose sur le réseau ferré européen (le mot ferré sonne ici très bien, comme l’âge de fer de nos cher Ovide ou Hésiode)

Le père en question est un personnage qui se nomme Lébédev. Dostoïevski, qui a compris à quelle époque il vivait, le tourne un peu en ridicule pour faciliter le message. Le diable est avant tout celui qui calomnie et veut s’amuser.

Lébédev lance toutefois un défi à ses interlocuteurs :

« Je vous lance maintenant un défi à vous tous, athées que vous êtes : comment sauverez-vous le monde ? Quelle route normale lui avez-vous ouverte vers le salut, vous autres, savants, industriels, défenseurs de l’association, du salariat et de tout le reste ? Par quoi sauverez-vous le monde ? Par le crédit ? Qu’est-ce que le crédit ? À quoi vous mènera-t-il ? »

En même temps que le train, Lébédev attaque la banque. On sait que les vingt mille milliards de dollars de dettes américaines ne vont pas trouver preneur prochainement ; encore moins chez les Japonais. Et l’on ne pourra pas toujours charger le contribuable européen des péchés de bureaucrates et des banksters.

Lébédev n’est bien sûr pas un sot : il n’incrimine pas la machine en tant que telle.

« Par eux-mêmes les chemins de fer ne peuvent corrompre les sources de vie. Ce qui est maudit, c’est l’ensemble ; c’est, dans ses tendances, tout l’esprit scientifique et pratique de nos derniers siècles. Oui, il se peut que tout cela soit bel et bien maudit ! »

L’ensemble suppose une volonté mathématique d’arraisonnement du réel. Elle produit ensuite les conflits mondiaux et la shoah, le communisme sidérurgique et, plus prêt, la destruction des esprits (voir ce qui intéresse nos contemporains sur Yahoo ou ailleurs), la déformation des corps, l’annihilation de toute forme de vie traditionnelle ou différente.

Cette liquidation des âmes, jadis vue par Tocqueville ou Balzac, aujourd’hui analysée par Zygmunt Bauman, ignorée par les autres, est ainsi évoquée par Dostoïevski :

« Et osez dire après cela que les sources de vie n’ont pas été affaiblies, troublées, sous cette " étoile ", sous ce réseau dans lequel les hommes se sont empêtrés. Et ne croyez pas m’en imposer par votre prospérité, par vos richesses, par la rareté des disettes et par la rapidité des moyens de communication ! Les richesses sont plus abondantes, mais les forces déclinent ; il n’y a plus de pensée qui crée un lien entre les hommes ; tout s’est ramolli, tout a cuit et tous sont cuits ! Oui, tous, tous, tous nous sommes cuits !… Mais suffit ! »

On peut alors laisser la place aux rieurs de Canal+ et aux salles de marché qui vont calculer combien tout cela va coûter…


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