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Éducation nationale : les causes du désastre |
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Entretien - mardi 10 février 2009
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Entretien avec Bernard Viallet
Ancien directeur d’école primaire dans la banlieue parisienne
1/ L'éducation nationale va mal. Le constat est à peu près général. Mais, comme ancien directeur d'une école primaire de banlieue, vous avez une connaissance directe de la situation. Selon vous, quelles sont les principales causes du mal?
On ne s’avancera pas beaucoup en annonçant qu’elle va même de mal en pis et qu’elle semble pratiquement irréformable. Les récents évènements avec la reculade de Xavier Darcos devant les lycéens n’en apportent qu’une preuve supplémentaire. Les causes du mal sont multiples, mais il me semble que la plus grave est l’idéologie « égalitariste » qui imprègne de ses vapeurs mauvaises l’ensemble du système. Tout le monde doit être placé sur le même plan, le maître doit être à l’écoute de l’élève.
Ses connaissances ne lui permettent en aucune façon de se placer en supérieur par rapport à lui. Tous les élèves se valent et doivent avancer du même pas. D’où absence de redoublement, de notation, d’évaluation (honnête) assortie d’examens avec « notes pondérées » pour atteindre et dépasser les 80% au bac après que l’école primaire ait envoyé en sixième un grand nombre d’enfants sachant à peine, lire, écrire, compter. Cette idéologie est très largement répandue autant dans le monde enseignant que dans les familles ou les médias. Elle s’accorde avec la fameuse non-discrimination et revient en fait à une totale absence d’exigence et à toutes les dérives du laxisme et de la non-transmission du savoir. Le résultat est accablant : maîtrise de la langue française de plus en plus mauvaise (verlan, langage SMS), incapacité pour certains étudiants de produire un texte compréhensible et sans fautes d’orthographe ou de syntaxe, difficultés de lecture, absence de culture générale et par conséquent de véritable capacité de raisonnement.
La deuxième cause découle de la première. Bastions de cette idéologie égalitariste, les IUFM dispensent une formation complètement inadaptée pour nos jeunes collègues. Des chercheurs, profs du secondaire ou du supérieur ont la charge d’apprendre leur métier aux enseignants du primaire alors que le plus souvent, ils n’ont jamais enseigné à ce niveau. Chez nous, ce ne sont pas les plombiers qui forment les plombiers comme le bon sens le voudrait, mais plutôt les informaticiens qui prétendent apprendre leur métier à des boulangers car notre travail en école élémentaire ou maternelle est fort différent de celui de nos collègues du secondaire ou du supérieur. Résultat une formation presque entièrement théorique et idéologique. Très peu de concret et à l’arrivée de jeunes collègues complètement démunis et souvent incapables de « gérer » une classe et de transmettre un savoir. Mais ce n’est pas grave, puisque si l’on suit les « pédagogistes des IUFM », c’est à l’enfant d’apprendre à apprendre et au maître à se contenter d’accompagner et d’encourager.
Ce qui m’amène à parler de la troisième cause : les méthodes fantaisistes qu’il faut pratiquer sous couvert de démarche dite « scientifique », intuitive, inductive et d’interdiction de cours magistral. Le maître ne doit pas amener une notion, c’est à l’enfant de la découvrir par lui-même. Malheur à l’enseignant qui tenterait de faire apprendre quoi que ce soit par cœur, (tables de multiplication, conjugaison, règles de grammaire ou d’orthographe), proposerait encore de faire des dictées, de lire ou faire lire à haute voix et même réciter une poésie ou une fable !
Avec ce genre de méthode, au mieux l’enfant perdra un temps fou, au pire, il pourra être handicapé à vie (dyslexie, dysorthographie, difficultés de raisonnement, agressivité et j’en passe…)
La dernière cause vient de l’encadrement qui soutient le système : les syndicats (qui cogèrent à tous les niveaux), les Inspecteurs et Conseillers Pédagogiques qui restent cramponnés à cette idéologie et refusent toute avancée pédagogique ou tout retour à des méthodes ou à des organisations de la scolarité de l’enfant qui pourraient fonctionner mieux. Ils sont dans l’erreur depuis plus de trente ans, mais ils persistent et signent car l’essentiel n’est pas d’enseigner, de transmettre des connaissances mais de « faire s’épanouir la créativité » et autres sornettes du même acabit.
2/ Pensez-vous que l'école ait vocation à éduquer, ou bien devrait-elle laisser les familles éduquer leurs enfants en se limitant à l'instruction ?
Quand le Ministère de l’Instruction publique a changé de nom pour celui ô combien valorisant de « Ministère de l’Education Nationale », la vocation de l’école a complètement changé. Et pour une fois on annonçait la couleur. Encore faut-il comprendre ce que les mots veulent dire. Jules Ferry avait donné comme missions à ses « hussards noirs » d’apprendre aux enfants à lire, écrire et compter pour que la révolution industrielle naissante puisse disposer d’une main d’œuvre suffisamment éduquée et adaptée à la technicité nouvelle des tâches à accomplir. Le pays avait besoin de bons artisans, ouvriers, techniciens, fonctionnaires etc… Et l’école a longtemps rempli sa mission à la satisfaction générale, non sans peine j’en conviens, mais avec des méthodes traditionnelles rôdées depuis des générations. Elle s’autorisait bien un peu de propagande sanitaire (lutte contre l’alcoolisme), civique ou patriotique (« nous reprendrons l’Alsace et la Lorraine), mais jamais au détriment des connaissances.
Depuis que l’Etat a eu l’ambition d’éduquer, charge qui selon moi ne devrait relever que des familles, nous avons pu assister à toutes sortes de dérives. L’idéologie (toujours elle) devient quasiment la matière principale à étudier : devoir de mémoire, éthique, citoyenneté, antiracisme, lutte contre les discriminations et j’en passe. Mais comme la fausse monnaie chasse toujours la bonne, plus d’Histoire évènementielle, plus de morale, plus de civisme, plus de « bonne camaraderie » et plus de note ni de classement. Il ne faudra pas s’étonner si la plus grande confusion règne dans les jeunes esprits. De plus, cette « éducation », qui n’est qu’un bourrage de crâne partisan se paie le luxe d’être souvent inefficace (je préfère ne pas répéter ce que de petits maghrébins disent de leurs camarades ou de leurs enseignantes juives par exemple…) et est pratiquée au détriment des matières classiques. Le temps passé à visiter et à commenter des expositions sur la guerre d’Algérie ou autre est forcément pris sur quelque chose d’aussi secondaire que le français ou les maths. Dernier aspect pernicieux de cette « Education » : certains parents s’en remettent totalement à l’Institution et lui abandonnent carrément leurs responsabilités. Combien de fois n’ai-je pas entendu de la bouche de mamans d’enfants entrant en CP : « Eduquez-le bien, moi je n’y arrive pas… »
3/ Le "multiculturalisme" des classes, notamment dans certaines écoles de banlieue, comme celle que vous avez connue, est manifestement un handicap pour une bonne transmission des savoirs. Malgré les discours en faveur de la "mixité sociale", la carte scolaire est de ce point de vue un échec retentissant. Quelles solutions envisagez-vous pour obtenir des classes suffisamment homogènes pour les instituteurs puissent y exercer leur fonction?
Un enfant d’origine étrangère n’a (a priori) aucune raison de moins bien réussir à l’école qu’un autre. L’école sut enseigner à des cohortes entières pendant des décennies, en France comme à l’étranger. Depuis ces trente dernières années, cela devient de plus en plus difficile pour toutes les raisons mentionnées ci-dessus et par la massification et l’hétérogénéité des classes. Dans certaines écoles comme la mienne, on peut trouver plus de vingt nationalités différentes et à peine 10% d’enfants autochtones. Le Français devient langue étrangère et les enfants communiquent entre eux à l’aide d’une sorte de sabir, mélange de verlan, de mots d’arabe, de portugais et autres qui n’a plus grand-chose à voir avec un langage compréhensible par tout le monde.
On parle beaucoup de « busing » (transport des élèves des quartiers vers d’autres plus « favorisés » pour ne pas dire plus « français »), histoire de rétablir un ratio plus souhaitable. Mais il faudrait arriver à un renversement de la proportion. Quand nous n’avions que 10% d’enfants étrangers dans nos classes (fin des années 60), l’imprégnation était nettement plus aisée, elle se pratiquait naturellement. A priori, je ne suis pas contre. Mais je note qu’aux Etats-Unis cette pratique a été abandonnée (connaissant le pragmatisme des américains cela ne doit pas être sans raison) et que techniquement cela ne sera pas facile à réaliser dans nos secteurs ne serait-ce que pour des raisons démographiques.
Je serai nettement plus favorable à un retour à des méthodes plus traditionnelles et surtout à une organisation différente de l’école. Je propose en effet qu’une progression par niveau de connaissance remplace la montée « à l’ancienneté », qu’enfin on se libère de l’âge d’état-civil et qu’on laisse chaque enfant progresser selon ses capacités, ses acquis, ses connaissances. Il pourrait progresser à son rythme. Une école à la carte. Du sur mesure. Chaque élève ayant des objectifs à atteindre vérifiés tous les trimestres se trouverait dans une logique de réussite faite de petites ou grandes victoires. On ne lui demanderait jamais de sauter plus haut qu’il ne peut. Mais on monterait progressivement l’élastique. Actuellement, tout le monde doit franchir la même hauteur au même âge et chaque année, on monte un peu plus le fil sans se soucier que certains n’ont jamais pu franchir la hauteur précédente. Et on s’étonne de la catastrophe à l’arrivée. En fait, nous nous fixons sur une sorte de niveau moyen théorique et tentons de faire avancer tout le monde en même temps. Résultat, les meilleurs traînent, s’ennuient voire se dégoûtent en classe pendant que le tiers ou le quart en difficulté prend de plus en plus de retard et ne le rattrape jamais. Les enfants d’origine étrangère seraient les plus à même de profiter de cette organisation en « groupes » ou « classe de niveau » qui se pratique d’ailleurs dans certains pays étrangers (Etats-Unis, Russie, Israël), mais qui est farouchement combattue car soupçonnée d’élitisme (le péché capital du pédagogue français) par nos idéologues à la Meyrieu ou Bourdieu.
4/ On entend souvent des voix s'élever pour critiquer telle ou telle méthode pédagogique moderne, tout spécialement la méthode globale pour l'apprentissage de la lecture. Presque systématiquement, la réponse du ministère ou des enseignants consiste à dire que ladite méthode n'est plus en usage et que l'on instruit ainsi des faux procès. Pourriez-vous nous dire si la méthode globale est encore en application?
Pour répondre à votre question, les deux parties disent vrai, mais ne disent pas tout. Il est exact que plus aucune maîtresse de CP ne pratique la méthode globale pure en lecture et cela depuis des années. (Quoi que…) L’application de cette méthode, imaginée au départ pour apprendre à lire aux handicapés mentaux légers, s’est très vite montrée inefficace et désastreuse dans ses conséquences (dyslexie, dysorthographie). Tout le monde s’est rabattu sur la méthode dite « mixte », c’est à dire avec un départ global suivi d’un travail syllabique. C’est ce qui est toujours pratiqué par l’immense majorité des collègues de CP qui pensent ainsi cumuler les avantages des deux pratiques. Il n’a bien entendu jamais été question de retour pur et simple à la méthode analytique (terme préférable à syllabique) jusqu’à ce qu’un certain M. de Robien ne le demande. On sait combien il a peu été obéi !
Pour moi cette méthode mixte peut se révéler une sorte d’escroquerie. Si la partie globale est courte (15 jours ou 3 semaines) ce n’est que moindre mal, mais si elle s’éternise en mois ou en trimestres (ce que arrive très souvent), elle est tout aussi nocive que la globale. J’ai vu des enfants « deviner » des textes, lire sans lire ou sans comprendre un traître mot de ce qu’ils lisaient, en répétant des textes comme des perroquets, montrer des mots et en énoncer un autre vaguement ressemblant grâce à cette trouvaille géniale que l’on conserve pieusement avec de fallacieux arguments du genre : « C’est une démarche intelligente, scientifique, de recherche. L’enfant observe le mot en entier, il appréhende la phrase dans son ensemble. Il introduit du sens dans sa démarche. Alors qu’avec la syllabique, ce n’était que rabâchage idiot et association mécanique de sons qui ne voulaient rien dire et dégoûtaient à tout jamais l’enfant de la lecture… »
Arguments qui me semblent partiaux pour ne pas dire fallacieux. Je ne suis pas un grand spécialiste des méthodes de lecture, mais je peux attester d’une chose. Tant que l’on a pratiqué la méthode analytique (syllabique), extrêmement rares étaient les cas de dyslexie. Depuis que les méthodes globales et mixtes sont entrées en vigueur, les orthophonistes et autres rééducateurs psychopédagogiques croulent sous la tâche. Etonnant, non ?
Il ne s’agit donc pas d’un faux procès, mais d’une réalité tronquée assortie d’une certaine dose de mauvaise foi.
5/ De façon générale, le "pédagogisme" qui a fleuri après 1968 est-il toujours à l'ordre du jour? Et, si oui, quels en sont les dangers?
Il est plus que jamais au goût du jour même s’il n’est plus d’une grande nouveauté ! Il imprègne les IUFM, pollue toute l’Institution et permet à certains de jouir d’agréables sinécures pendant que les collègues ne savent plus comment s’y prendre pour transmettre la moindre connaissance. Pédagogisme et égalitarisme sont les deux mamelles de l’inculture pourrait-on dire en s’inspirant du bon Sully… Il fallait en finir avec les « Héritiers » (Bourdieu), empêcher que les parents puissent intervenir dans les apprentissages des enfants pour permettre aux classes les plus défavorisées de se retrouver à égalité avec celles qui pouvaient offrir plus. D’où ces folies comme les maths modernes, les grammaires « structurales » ou « fonctionnelles » et ce jargon totalement abscons (« apprenant » pour « élève », « référentiel bondissant » pour « ballon » ou « moyen » pour « enseignant ») qui donne l’illusion d’un savoir inaccessible au commun des mortels. Savoir égale pouvoir. Mais cette belle théorie a fait long feu. Après trente ans d’application, il y a moins d’enfants de classes défavorisés sur les bancs des grandes écoles qu’avant ! Bizarre…
Les dangers de cette accumulation d’erreurs et de mauvais choix sont innombrables et incommensurables. Deux et bientôt trois générations de « malappris » (allusion au livre de M. Bayrou éphémère prédécesseur de M. Darcos) et plus le temps passe, moins la possibilité d’un sursaut devient plausible. Les jeunes enseignants ont eux-mêmes appris à lire, écrire et compter de cette déplorable façon. Il me fallait corriger les fautes d’orthographe ou de syntaxe dont les livrets de certains jeunes collègues étaient truffés. Comment quelqu’un qui ne maîtrise pas l’orthographe peut-il l’enseigner ? Et combien reste-t-il de maîtres ou de maîtresses capables de réintroduire ces méthodes traditionnelles qui avaient fait leurs preuves quand on les a abolis ?
L’ennui avec l’illettrisme et l’inculture c’est qu’ils sont les fourriers de toutes les violences et de tous les totalitarismes. De plus, à une époque où les technologies se font de plus en pointues et où la concurrence entre les diverses zones du monde est de plus en plus sauvage, seuls les pays qui auront les systèmes éducatifs les plus performants pourront rester dans la course. Ce qui n’est pas notre cas. Mais peut-être était-ce la volonté secrète des hommes du pouvoir : disposer d’un peuple de crétins et d’abrutis juste bon à remplir des caddies de supermarché et à se délecter devant les sottises de la téléréalité… Des gens qui ne réfléchissent pas, qui ne remettent jamais rien en question, mais qui ne produisent rien d’innovant non plus.
6/ Conclusion
Comme je ne voudrais pas terminer sur une note aussi lugubre, (les enjeux sont considérables) j’ajouterais ceci. Tout espoir n’est pas perdu. L’immense majorité des familles veulent le meilleur pour leur enfant. Beaucoup savent combien peut être déterminant un bon cursus scolaire. Certains se saignent même aux quatre veines pour offrir un enseignement de qualité. Il suffirait que les médias exposent honnêtement la réalité devant l’opinion publique et surtout que les hommes politiques fassent enfin preuve de courage et de bon sens pour que tout change assez rapidement. Les enseignants sont dans leur immense majorité des personnes honnêtes et de bonne volonté. Dirigés différemment par l’Institution, libérés de l’idéologie dominante, ils ne manqueraient pas d’évoluer. Mais pour cela, il faudrait faire autre chose que de se contenter de libérer le samedi matin (sans revoir la journée de l’enfant sur l’année) et de proposer des enseignements à la carte au lycée…
Bernard VIALLET
Directeur d’école élémentaire
Auteur du livre « Le Mammouth m’a tué » (Ed. Tempora)
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