Lassieur Pierre - mercredi 12 juillet 2006
L’affaire de l’expulsion d’enfants étrangers en situation irrégulière montre un superbe exemple de lacrymocratie (gouvernement par les larmes). Comme cela s’était déjà produit à plusieurs reprises au sujet des « sans papiers », les « Bolchos » qui animent la révolte ont choisi d’abriter leur campagne anti-française derrière la sensibilité, la sentimentalité. La chose réussit à merveille, car nos compatriotes, n’ayant aujourd’hui qu’un faible sens du devoir et qu’un faible sens de l’idée de nation, sont le jouet de leurs émotions.
Le devoir à l’égard de la nation a ainsi à peu près disparu. Le président de la République vient encore d’en fournir le témoignage, en taxant les billets d’avion afin de soigner les malades du Tiers-Monde, dont nous accueillons déjà un nombre considérable sur notre sol. Il fait très souvent appel aux bons sentiments, qui font pleurer. Ses thèmes favoris sont donc plus proches de ceux de l’abbé Pierre, de Jean-Jacques Rousseau et de Greuze que de Richelieu et de Thiers. Nous avons parfois l’impression d’avoir à la tête de l’État un frère prêcheur laïc qui, par ailleurs, pour lui-même, apprécierait le luxe, la bonne chère, les petites femmes et la magouille.
Toute la gauche, quant à elle, atteinte du même syndrome, attend plus de résultats du larmoiement que des recours à la violence. Elle a dans ses rangs ou comme allié l’épiscopat dans son action en faveur des étrangers. C’est que la charité chrétienne incite à aider son prochain. Or, quand on lit les Évangiles, on ne trouve guère que deux passages relatifs à l’attitude à adopter à l’égard d’un étranger (Matthieu 25/34,35 et Luc 10/30 et suivants). À l’égard des étrangers, aucun. Il y a donc confusion, dans certains milieux chrétiens, entre le secours dû à un malheureux, même étranger, qu’on rencontre au bord de la route, et une invasion qui fait craquer les structures de la nation. Peu importe. La pitié de nos contemporains est extensible à l’infini.
On s’en aperçoit en regardant les journaux télévisés, dans lesquels tiennent une grande place des tableaux lamentables qui, malgré leur obsédante répétition, semblent ne pas lasser les spectateurs : hôpitaux, maisons de retraite, incendies, inondations, accidents de toutes sortes, crimes et délits divers, incitent le public à pleurer et à prendre pitié, sans que cela ait, en général, la moindre utilité pratique. La seule justification de cette production de larmes serait, en effet, de provoquer des gestes altruistes. L’image en mouvement, accompagnée de la voix, amplifie les sentiments. On ne soutient plus une cause abstraite, mais des personnages qu’on a vus pour de vrai. Pris eux-mêmes dans ce mouvement, nos représentants légifèrent plus pour une catégorie sociale ou professionnelle qui a su les attendrir avec des larmes de crocodile, que dans l’intérêt général.
La raison d’État est à l’opposé de tout cela. Elle ne considère pas le sort de chaque particulier, mais celui de la nation dans son ensemble. Cela signifie que les intérêts des étrangers ne peuvent être pris en compte que dans la mesure où ils concourent au bien de la nation, au lieu d’être des parasites. Elle doit être froide, mais équitable. Au service de la nation, elle est aussi, par définition, au service de chacun des membres de celle-ci.
Le président de la République française, qu’on pourrait aussi appeler le président de la République étrangère, n’a pas d’idées très claires à ce sujet, mais il est en fin de course et ce qu’il pense ou ne pense pas, ce qu’il fait ou ne fait pas, n’a plus guère d’importance.
En revanche, l’orientation récente du ministre de l’Intérieur a de quoi inquiéter. Lui qui portait l’espoir de quantité d’électeurs de droite est en train de les décevoir. Cédant aux larmoiements, il vient de renoncer à l’expulsion de clandestins qui ont eu un enfant scolarisé cette année, ne serait-ce qu’en maternelle ! Pire, nombre de ces clandestins seront régularisés. Loin d’obéir à la raison d’État, ces décisions lui sont contraires. Certes les expulsions auraient été cruelles, mais il serait cruel aussi de refuser les millions d’Africains prêts à braver les plus grands périls pour atteindre et franchir les frontières de l’Europe !... Doit-on, par charité chrétienne mal comprise et pour ne pas leur faire de peine, laisser disparaître la nation française ?
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