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Entretien avec Pascal Meynadier sur l'Egypte


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Entretien - mardi 20 octobre 2009


Entretien avec Pascal Meynadier,
Ecrivain et journaliste, auteur de L’Egypte au cœur du monde arabe, l’heure des choix.

Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à l’Egypte ?
Derrière les images rassurantes de carte postale, l'Égypte est une poudrière fragilisée par le retour des islamistes dans le jeu politique et par la succession annoncée du Président Hosni Moubarak, qui a 81 ans. Depuis les attentats du 11 septembre, les équilibres géopolitiques du monde arabe se sont modifiés à une vitesse stupéfiante. Les alliances deviennent incertaines. Les dirigeants doutent. La jeunesse égyptienne, pleine d’espoir et avec laquelle il faudra désormais compter, s’impatiente. Il faut savoir que 80 millions d’habitants s’entassent sur un territoire « utile » à peine grand comme la Suisse ! Ils seront 100 millions en 2025. Pour donner une idée des menaces qui planent sur l’Egypte, il suffit de signaler que le PIB par habitant plafonne à 1 420 dollars, alors qu’il est de 2 050 dollars… au Maroc !

Malgré un avenir incertain, l’Egypte reste-il un acteur clé du monde arabe ?
L’Egypte est un acteur incontournable qui peut parler à tout le monde : à Israël, aux Palestiniens du Hamas comme à ceux du Fatah. Premier Etat-nation de l’histoire, l’Egypte a toujours considéré qu’elle avait des devoirs particuliers envers le reste du monde arabe. C’est le pays de cette région où se concentrent tous les problèmes, mais aussi d’où pourraient venir les solutions. Toutes les idéologies qui ont cours dans le monde arabe – qu’il s’agisse de la pensée rationaliste en rupture avec l’islam, dont le francophile Taha Hussein était en quelque sorte le porte-drapeau, ou de Mohammed Abdou prônant un retour aux « pieux ancêtres », les salafs (premiers compagnons du prophète), qui servira de matrice intellectuelle aux Frères Musulmans –, sont nées en Egypte. Il est intéressant de noter, par ailleurs, que les deux pensées se rejoignaient dans la dénonciation du retard des pays musulmans. Aucune des grandes idéologies politiques arabe ne peut-être appréhendée en dehors du contexte égyptien.

Est-ce la raison pour laquelle Barack Obama a choisi le Caire pour prononcer son discours à l’adresse des musulmans, le 4 juin dernier ?
Même si le temps est loin où le Caire régnait sans partage sur les cœurs des Arabes grâce à l’humour du bikbachi Gamal Abdel Nasser, aux chansons d’Oum Khalsoum, aux films nationalistes de Youssef Chahine et aux fabuleux romans de Naguib Mafhouz, l’Egypte reste la capitale culturelle du monde arabe. « La mère du monde arabe », oum el doumia. Une capitale en déclin, certes ; mais une capitale quand même. C’est tout de même dans ce pays qu’est né la Nahda, la renaissance arabe initiée par Mehmet Ali face au joug ottoman et aux oulémas traditionalistes, vendus à la Sublime Porte.

Comment le discours de Barak Obama a-t-il été perçu en Egypte ?
L’ancien confident de Gamal Abdel Nasser, le journaliste égyptien Mohamed Haykal, a résumé le sentiment général dans le quotidien Al Chourouk: « A nous les Arabes, il a déclamé un poème d’amour. Aux Israéliens, il a clairement promis une inébranlable et éternelle amitié ». Au delà du bon mot, il est cependant indéniable que les éléments de langage utilisés par Barak Obama rompent avec le vocabulaire diplomatique américain, même si George Bush avait lui aussi appelé à la création d’un état palestinien. Ce qui, vous en conviendrez, relativise la portée du discours d’Obama… La référence à trois reprises au Hamas, sans que le qualificatif d’organisation terroriste lui soit automatiquement accolée, demeure en fait la seule vraie rupture. Ainsi que l’accueil très mesuré, en retour, du Hamas. Reste les questions tactiques : l’administration américaine, ayant besoin du soutien des capitales arabes sunnites dans son bras de fer contre l’Iran chiite, doit faire progresser le dossier israélo-palestinien.

Pourquoi Le Caire, capitale du monde sunnite, se rallierait-il sous la bannière américaine contre l’Iran ?
Les relations entre les deux géants du monde islamique ont toujours été glacées. Pour avoir un aperçu de la tension qui existe entre ces deux pays, il suffit de regarder leurs médias. Une véritable «guerre des films » règne en ce moment entre les pôles sunnite et chiite du monde musulman. La télévision iranienne a, par exemple, récemment diffusé un film intitulé « L’exécution d’un pharaon », qui fait de l’ancien président égyptien Anouar El Saddate, « un traître » et de son meurtre, « un geste révolutionnaire ». Les autorités ont donné le nom d’une rue à son assassin. L’Égypte a répondu, du tac au tac, avec la production d’Imam al-dam (L’imam sanguinaire), un film sur la vie de l’ayatollah Khomeiny, le chef de la révolution islamique iranienne, dont le scénario promet de montrer que «l’idéologie de Khomeiny était basée sur la passion pour le sang et la violence». Actuellement, il faut savoir que l’échange d’insultes par médias interposés est à son comble. Et encouragé au plus haut niveau : le président Hosni Moubarak n’a pas hésité à dénoncer la communauté chiite égyptienne comme « une cinquième colonne iranienne ». Il y a moins d’un an les autorités égyptiennes ont annulé un match de football comptant pour la coupe du monde. On a depuis longtemps dépassé le cadre de la brouille diplomatique.

Comment sont nés les islamistes qui ont ensanglanté l’Egypte dans les années 90 ?
A l’époque, pour nettoyer l’appareil d’Etat et les universités des organisations de gauche, le président Sadate s’appuie sur les Frères musulmans, précédemment emprisonnés par Nasser. Ces derniers professent un islam rigoriste importé d’Arabie Saoudite : le wahhabisme, qui irriguera la société égyptienne jusqu’à aujourd’hui. Sadate soutiendra aussi les gamaat islamiya, associations étudiantes islamiques qui, plus tard, donneront naissance à la matrice terroriste islamique. Mais le président égyptien perd cependant la main lors des accords de Camp David, qui entraînent une rupture avec les islamistes. Il les emprisonne et ils se radicalisent, créant une multitude de groupuscules qui commettent des attentats et finissent par tuer Sadate lui-même. Actuellement, l’Egypte de Moubarak est héritière de ces contradictions. On a mal mesuré, en Europe, l’ampleur et la violence de la campagne politico-terroriste à laquelle l’Etat égyptien a dû faire front pendant les années 1980-1990. Hosni Moubarak lui-même a échappé à huit attentats, plusieurs ministres ont été tués. Un quartier du Caire s’est même érigé en république islamique et il a fallu que l’armée intervienne pour y mettre fin. Ce sont les mêmes islamistes Egyptiens qui ont fourni le gros de ses troupes à Al-Qaida, après leur échec à prendre le pouvoir en Egypte. Les Saoudiens et les Américains ayant besoin de troupes pour lutter contre les Soviétiques en Afghanistan, certains d’entre eux sont partis en Afghanistan, comme Ayman al-Zawahiri, le numéro deux d’Al Quaida.

Pascal Meynadier,
« L’Egypte au cœur du monde arabe, l’heure des choix »,
aux éditions Tempora,
140 pages, 14,50 euros.

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