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Eric Rohmer, un génie français.


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Bonnal Nicolas - dimanche 17 janvier 2010

cinema

Eric Rohmer était un des Français les plus connus dans le monde. Il était sans doute le dernier maître du cinéma mondial.

J’ai toujours eu un faible pour Rohmer, lié à ce que Debord nommait la psychogéographie. Car j’ai vécu dans les endroits qu’il a aimés et filmés, quand je vivais en France.

Il y a un lien sacré entre le territoire français et son œuvre : les Buttes-Chaumont dans La Femme de l’aviateur ; Saint-Lunaire ou Paramé dans Pauline à la plage ; Biarritz dans Le Rayon vert, admirablement inspiré du roman initiatique de Jules Verne. Annecy et son lac magique dans le solaire Genou de Claire, aussi inspiré du symbolisme médiéval. Les quatre contes des saisons consacrent aussi ce lien charnel et mystique à la France.

Mais Rohmer est aussi un poète prodige de l’histoire de France : son honnie Anglaise et le Duc, qui règle une fois pour toutes son compte à l’odieux totalitarisme de la Révolution française ; l’hommage ludique à la France huguenote et druidique de l’Astrée d’Honoré d’Urfé. Enfin et surtout, le film le plus énigmatique peut-être de l’histoire du cinéma français, Perceval le Gallois, hommage fabuleux aux jongleurs du moyen âge courtois, quand les trouvères produisaient leur texte et le mimaient devant une assistance qui n’avait rien à voir avec celle de TF1 ou du festival de Cannes. De ce point de vue, la performance du rebelle Fabrice Lucchini est unique dans l’histoire du cinéma.

Nestor Almendros, le grand directeur de la photographie hispano-cubain, disait que Rohmer lisait couramment le grec et le latin, tout comme il avait traduit lui-même de l’ancien français Chrétien de Troyes. Cet homme d’une culture supérieure avait l’aura des grands humanistes, et dans des temps d’ilotisme généralisé et consacré, il paraissait un météore venu d’un autre âge. Et pourtant il a duré, et pourtant il a tourné, et pourtant il a été présent partout. Où que j’ai été dans le monde, j’ai vu des films, j’ai vu des DVD de Rohmer. Avec quatre sous, avec quelques acteurs, avec un dogme antiprofessionnel, il a créé un cinéma de mutant traditionnel, qui a balayé et fait oublier toutes les méthodes, toutes les normes de l’industrie dite du divertissement.

Plusieurs de ses films apparaissent rétrospectivement comme des testaments français. Dans l’étonnant L’Arbre, le Maire et la Médiathèque, seul film antisocialiste des trois dernières décennies, tourné avec mon ami Jean Parvulesco qui ouvre le film, Rohmer décrit la destruction d’un village condamné par un maire entreprenant et l’urbanisme moderne. Sous le masque de la comédie, il délivre le message ultime, qui voit la France engloutie sous la marée montante du désastre postmoderne. Pour un homme qui avait puisé ses racines dans le moyen âge courtois, la littérature précieuse ou le romantisme prussien de La Marquise d’Ô, c’était là un bilan qu’il convenait de dresser, et Rohmer le fit avec son énergie (tous les témoins confirment qu’elle était prodigieuse, comme sa culture et son inspiration), sa lucidité et son équilibre aussi, car ce sage venu d’un autre âge ne se laissait ni aller à l’acédie ni à l’aigreur. Il restait comme son admirable clochard céleste de Sous le Signe du Lion, un être sans rancune et sans ressentiment.

Il a manqué peut-être un film à Rohmer, l’homme qui célébra plus qu’aucun autre la figure angélique et eschatologique de la Jeune Fille en Fleurs : Jeanne d’Arc. Mais il a illustré tout au long de sa vie sa préférence initiatique pour la femme qui doit fouler le serpent à la Fin des Temps, la fille spirituelle de Sophocle et de Chrétien, l’héroïne douce et riche de tous les possibles aristotéliciens. De ce point de vue, je reste un adorateur des Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, princesses fruitées qui célèbrent l’heure bleue, heure taoïste située entre la nuit et l’aube, et qui nous fait atteindre la toute-puissance du monde.

Je reste en tout cas serein sur l’avenir de ce chevalier sauvage, passé dans l’autre dimension, encore plus spirituelle que celle à laquelle il nous avait accoutumés par ses chefs-d’œuvre inactuels.


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