Milliere Guy - samedi 10 avril 2004
Je ne m’intéresse guère aux concours administratifs. Je sais trop à quel point, en France, ceux-ci n’ont, en général, pour jury que de sinistres pitres bureaucratiques confits dans leur médiocrité. Je sais que le rituel consiste à coopter des jeunes gens à demi stérilisés et à leur faire comprendre que, s’ils parachèvent comme il faut leur propre stérilisation, ils pourront, une fois devenus vieux, proposer la même merveilleuse perspective à leurs successeurs.
J’enseigne à l’université française : j’y enseignerai encore quelques années avant de partir, définitivement, vers des cieux moins médiocres. Je n’en attends rien. Ni promotion, ni reconnaissance. Je n’y parle pas de mes livres. Surtout s’ils ont du succès, ce serait une circonstance aggravante. Je fais ce que je dois faire. Je m’instruis sur la pestilence ambiante en lisant les imbécillités écrites sur les murs ou en entendant des bribes de conversations. Je n’attends rien : quand on est sur un navire qui sombre et où tout l’équipage ou presque semble heureux du naufrage, on regarde ce qui se passe comme une dérisoire pantomime...
Les péripéties de ces dernières semaines, pour le concours d’agrégation d’économie, auraient pu me laisser indifférent. Il se trouve simplement que, par moment, trop c’est trop et qu’il vous prend l’envie de partir d’un grand éclat de rire ou d’un immense cri de rage.
Tous les ans, conformément à la tradition, la présidence du jury de l’agrégation d’économie est confiée à des marxistes dont ne voudraient même plus les universités cubaines et à des paléo-
keynésiens que les dirigeants socialistes du monde hésiteraient à engager tant ils semblent sortir d’une hibernation prolongée, avec des dégâts cérébraux irréversibles.
Cette année, c’est l’exception. Pour une fois, une seule, un économiste conséquent, brillant, reconnu par ses pairs, mondialement célèbre, en prise avec les évolutions planétaires et capable de les analyser, se voit confier la tâche. On pourrait se prendre à croire à un extraordinaire sursaut. L’illusion, hélas, n’est que de courte durée. Un économiste compétent pourrait choisir des candidats compétents qui deviendraient professeurs à leur tour et rehausser le niveau. Peut-être pourraient-ils permettre l’émergence, à nouveau, d’économistes ne passant plus pour des fossiles ou des diminués. Quelle place resterait-il, alors pour les fossiles et les diminués des méninges ?
Ces derniers, unanimes face au péril, ont réagi. L’économiste compétent n’est-il pas, comme tous les économistes compétents, un continuateur du libéralisme ? Quelle abomination ! N’appartient-il pas à un groupe se réclamant du plus grand économiste du XXe siècle, Friedrich Hayek, et n’y rencontre-t-il pas d’autres membres du groupe, dont plusieurs prix Nobel d’économie ? On dit même que ces prix Nobel d’économie considèrent l’économiste compétent comme un de leurs pairs. Abomination des abominations !
Une caballe diffamatrice s’est mise en place, accompagnée, semble-t-il, d’une pétition. Le thème ? « L’ultra-libéralisme ne passera pas » ! La consternante médiocrité française doit rester ce qu’elle est ! Les futurs professeurs d’économie français doivent rester des inadaptés mentaux à même de reproduire l’inepte modèle français jusqu’à l’épuisement. Les instigateurs de la caballe, un certain Legendre et un certain L’Horty ont, à l’évidence, des titres à défendre : ils n’ont rien publié, sinon des articles besogneux, au style bancal où le vide du fond se dissimule sous une boursouflure monstrueuse de la forme. Il est visible qu’ils oscillent de la grisaille de leurs petits bureaux à la crasse d’obscures réunions politiques où l’on croit refaire le monde sans jamais s’apercevoir que le monde se refait tout seul. Aucun éditeur, à moins qu’il envisage de faire faillite ou qu’il soit massivement subventionné par l’État, ne pourrait publier leur indigeste et indigente prose. Comment ne pourraient-ils pas ressentir comme une insulte le fait que le professeur compétent ait publié des livres qui font référence, qui sont lisibles et qui sont écrits dans un style clair et élégant ?
Je ne sais, au moment où j’écris ces lignes, si Pascal Salin, car c’est de lui que je parle, surmontera les épreuves abjectes placées sur sa route. À sa place, je prendrais tout cela avec un certain détachement. Être traîné dans la boue par des imbéciles au comportement totalitaire est un honneur dans ce pays épuisé et proche du crépuscule.
Libéralisme de Pascal Salin, un livre indispensable
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