Lance Pierre - samedi 18 septembre 2004
M.Philippe Douste-Blazy est sans nul doute un grand artiste en acrobatie politique. Il vient de s'engager à soutenir un projet de loi sur l'euthanasie en s'écriant avec vigueur : « Il faut en finir avec l'hypocrisie ! », alors que le dit projet est lui-même un chef-d'œuvre d'hypocrisie, précisément. Je rappelle que lorsqu'il était déjà Ministre de la Maladie dans le gouvernement d'Alain Juppé, il avait déclaré avec autant de vigueur : « Moi vivant, il n'y aura pas de loi sur l'euthanasie ! » De profundis… La question de l'euthanasie volontaire se pose depuis des années avec de plus en plus d'acuité, compte tenu de l'allongement de la durée de vie mais non de sa qualité, et des « rafistolages médicaux » grâce auxquels nous risquons tous de finir nos jours en grabataires gémissants couverts d'escarres et d'excréments. Bien que 88 % des Français se soient déclarés favorables au droit de mourir dans la dignité, l'insigne lâcheté de notre classe politique faisait brinquebaler «la légalisation de la mort douce » depuis trente ans, d'atermoiements en faux-fuyants pour la repousser aux calendes grecques. M. Thierry Mariani, maire de Valréas et député UMP du Haut-Vaucluse, m'avait fait obligeamment parvenir le texte de la question écrite qu'il avait posée sur le sujet à M. Jean-Pierre Mattéi en juin 2003. La réponse de celui-ci fut un monument de veulerie. Fort heureusement, la canicule nous débarrassa de ce ministricule… Cependant, la pression de l'opinion publique, jointe à quelques pénibles affaires comme le supplice du jeune Vincent Humbert, a fini par mettre nos élus au pied du mur, et plusieurs propositions de loi se sont succédé sur le sujet au cours de ces derniers mois. Il y eut tout d'abord une proposition déposée par 80 députés socialistes. Lesquels socialistes n'avaient rien fait lorsqu'ils étaient au pouvoir, malgré le suicide euthanasique à l'âge de 92 ans de Mme Mireille Jospin, mère du Premier Ministre d'alors. Cette proposition de l'opposition, déposée le 10 avril 2003, semblait un peu trop motivée par un souci électoraliste et avait en outre l'inconvénient de trop faire dépendre des médecins l'ultime décision qui doit être celle de l'individu et de lui seul.
Encore une fausse réforme !
La proposition Léonetti déposée le 21 juillet 2004, au nom de la « Mission d'information sur l'accompagnement de la fin de vie » (qui compte 31 membres de toutes formations politiques), est encore pire, car elle ne veut autoriser que l'interruption d'un traitement de survie, si le patient en a exprimé le désir, ce qui ajoute peu de chose au refus de l'acharnement thérapeutique déjà en vigueur. Il ne s'agit là que d'euthanasie passive à laquelle auraient accès des malades incurables sous traitement palliatif. Or, ce que les Français réclament à une écrasante majorité, c'est bien plus que cela : c'est le droit à l'euthanasie volontaire active, c'est-à-dire au suicide assisté lorsque le vieillard concerné, qu'il soit ou non sous traitement, estime que son existence est devenue trop pénible, physiquement et/ou moralement, pour valoir la peine d'être vécue. La seule proposition de loi courageuse et cohérente est celle qui a été déposée en février 2004 par Mme et MM. Martine Billard, Yves Cochet et Noël Mamère, députés écologistes. Le texte de loi suggéré ne comporte que 11 articles et son article 3 en résume en toute clarté la portée générale : « La personne peut obtenir une aide active à mourir lorsqu'elle estime que l'altération effective ou imminente de cette dignité ou de cette qualité de vie la place dans une situation telle qu'elle ne désire pas poursuivre son existence ». L'article 4 prévoit que ces dispositions peuvent être prises à l'avance : « Cette demande peut être prise en considération si elle a été consignée par la personne concernée dans un “testament de fin de vie”, déclaration écrite et signée confirmée verbalement ou par signe par elle-même auprès de deux témoins (ou par écrit si la personne est dans l'incapacité de le faire verbalement) ou, si elle n'est plus en état de s'exprimer, par une autre personne, âgée de 25 ans au moins, qu'elle aura auparavant chargée de la représenter. » Malheureusement, il y a peu de chances que cette proposition soit adoptée, la droite frileuse se préparant sans doute à voter l'insuffisante proposition Leonetti. Certains se consoleront en disant qu'un léger progrès aura tout de même été accompli. Quant à moi je pense que ce sera seulement un alibi, qui permettra de repousser une vraie réforme à vingt ans plus tard. Au lieu du pas de géant que les Français espéraient, nous aurons fait un saut de puce, comme pour toutes les autres réformes d'ailleurs…
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