Bonnal Nicolas - mardi 25 octobre 2011
cinema
Comme tous les grands acteurs hollywoodiens, Gary Cooper était républicain, du temps de l’âge d’or de ce parti, c’est-à-dire sous la présidence Eisenhower. Mais si James Stewart incarne une droite bavarde et mercurielle, Wayne une droite olympienne et impériale, Cooper est à mon sens le psychopompe d’une droite rétive, martiale et provocante. Il a immortalisé des personnages de guerriers, des personnages de seuls contre tous, des personnages de pensée libertarienne.
Son film le plus connu – qui est pour Lourcelles (mais Lourcelles exagère parfois) le plus mauvais – est bien sûr Le Train sifflera trois fois. On a voulu y voir – comme dans Johnny Guitar, hypothèse trop commode – une parabole sur le maccarthysme qui frappe alors Hollywood (et qui à mon sens à l’époque a été moins nuisible qu’on ne le dit : la télévision, les effets spéciaux et Mel Brooks auront plus mis à mal le cinéma que n’importe quelle censure ou chasse aux sorcières). Dans High Noon (le titre en anglais est tellement plus parlant) Cooper incarne quand même son personnage idéal de résistant isolé dans un monde de lâches. Il est l’individualiste absolu que même sa femme – la pourtant parfaite Grace Kelly – ne peut suivre un moment jusqu’au bout. Le film remet en cause l’idée même de communauté, pourtant constitutive de la fondation américaine, soulignant que l’individu d’élite a toujours raison. Cooper se fait une certaine idée de la justice, et il ira jusqu’au bout pour défendre cet idéal.
Idéal : c’est le mot-clé du chef d’œuvre de King Vidor The Fountainhead, l’homme fontaine, tourné justement d’après le roman d’Ayn Rand, la philosophe et romancière libertarienne d’origine russe, qui combattait le totalitarisme et affirmait toujours le génie de l’homme libre. Dans ce film inspiré de la vie de l’architecte Frank Lloyd Wright, Cooper va jusqu’au bout, vit dans la pauvreté, travaille dans une mine de marbre, refuse toute compromission, avant toutefois de triompher et de retrouver l’amour de celle qu’il aime, tout aussi têtue que lui… Le film est sublime, y compris sur le plan cinématographique, photographié et illuminé même par Robert Burks, qui accompagnera Hitchcock pour sa série de chefs d’œuvre des années 50.
Cette idée d’insister comme un toqué jusqu’au bout paraît bien folle au Français blasé et fatigué (je pense à Audiard bien sûr) : mais je crois qu’elle est très vraie, j’en ai eu bien souvent la preuve autour de moi.
La solitude élitiste de Cooper se retrouve dans les deux grands classiques de Howard Hawks et de William Wyler, Sergent York et L’Homme de l’ouest. Dans ces deux films d’ailleurs Cooper est associé à un autre génie de la droite hollywoodienne, trois fois couronné aux oscars pour ses seconds rôles, j’ai nommé le grand, l’immense, le total Walter Brennan. La discussion qui oppose le Marchal et le juge Roy Bean à propos de l’actrice Lily Gantry, héroïne des estrades de l’ouest, est un sommet de cinéma : Cooper invente une actrice qu’il ne connaît pas pour faire rêver le juge barbare et éviter d’être pendu ! Et on retrouve là à propos de femmes comme un parfum de reine Guenièvre et de dame médiévale. Bref on est bien à droite, et cela n’empêche pas Cooper de retourner tuer son compagnon de rêve dans un duel très théâtral. La tentation butée du Bien est la plus forte.
Mais la grandeur absolue de Gary Cooper est encore plus ancienne (l’acteur a déjà une belle carrière lorsque démarre le parlant) : il s’agit des deux films d’Hathaway : Les Trois lanciers de Bengale, et le plus beau film d’amour du cinéma, Peter Ibbetson, où Cooper incarne un architecte maudit, d’origine française d’ailleurs (comme l’auteur du livre, George du Maurier), et va aimer à sa manière une blonde aux yeux noirs en ses habits anciens. Ici la folie est grandiose, l’héroïsme amoureux, et la bravade libertarienne, qui rompt avec tous les canons de la société, pourtant féodale et donc estimable ! Dans Les Trois lanciers du Bengale, McGregor veut sauver un fils malgré son père, et grâce à cela remporte une guerre posthume. Dans Peter Ibbetson, il brave les interdits moraux et remporte un sceptre d’amour courtois, encore une fois.
Le plus fort toujours est que cela se fait avec grâce, avec courtoisie, avec une certaine timidité même (on sent Cooper rougir en noir et blanc), comme si notre héros – ce qui est d’ailleurs vrai – n’était pas de ce monde. On a l’impression d’avoir affaire à un immense enfant venu d’ailleurs. Gary Cooper, dieu de la guerre, est aussi celui du mystère. Mais, politiquement, c’est un libertarien !
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