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Hawks cacique des classiques


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Bonnal Nicolas - vendredi 06 janvier 2012

cinema
Enfant, je me souviens très bien de La Terre des pharaons. À première vue, on a affaire à une banale superproduction, un péplum tourné en Egypte apte à distraire des foules blasées et à irriter des égyptologues patentés. Mais le résultat est tout autre : on a affaire à un grand film moderne, avec des allusions à l’architecture des secrets et des pièges, celle de nos grands ensembles immobiliers où nous sommes emprisonnés et comme vitrifiés ; on a affaire à une tragi-comédie sur une courtisane qui veut être pharaonne à la place de son mari – le si vivant Jack Hawkins –, capter la succession et s’enfermer dans de riches palais avec son amant ; on a enfin une splendide méditation sur la mort et sur l’enfermement, quand les prêtres tous consentants acceptent de mourir avec la folle ambitieuse. Bref, on a affaire à un film d’aventures bien misogyne qui terrasse les lois du genre. Trois ans avant, Hawks avait tourné La Chose venue d’un autre monde : le film évoque la guerre froide, l’Arctique scientifique, l’enfermement encore, le matin des magiciens, le cinéma d’horreur des années 80. C’est un opus mineur pourtant dans la voie du maître.

Quel que soit le genre, Howard Hawks le défie, le déifie, puis il le dépasse et mixe la séquelle. Dans Scarface, il définit le genre du film de gangster ; le film est très violent, mais il présente le monde des gangsters comme celui des abrutis qu’ils sont, petites frappes rendues riches par les progrès de la mitraillette et de la législation antialcoolique ; le film fait une allusion à l’inceste, il annonce les provocations de De Palma qui dédiera à Hawks son remake.

Né à Goshen dans l’Indiana le jour où un sheriff local bute un renégat de western, Howard Winchester Hawks est descendant d’une des plus vieilles familles américaines : il est milliardaire, beau et intelligent ; il fera ses études d’ingénierie à la Cornell University et, gâté par son grand-père maternel, deviendra un as de l’aviation et du pilotage, à qui il rendra de superbes hommages. Hawks c’est l’Américain parfait de notre enfance, le pair d’Howard Hughes et de Teddy Roosevelt, l’homme qui filme plus vite que son ombre, et que l’oscar ne viendra jamais couronner. Il est tout sauf le génie maudit.

Le meilleur John Wayne, c’est lui qui l’a fait : La Rivière rouge. En cowboy aigri et surpuissant, Wayne menace de tuer toute sa petite troupe qui s’est mutinée contre sa folle autorité taurine. Hawks filme une stampede comme une crise boursière : car les vaches sont les billets verts et leur emballement déclenche des catastrophes. On dit que Ford se remit à estimer le Duke (Wayne n’avait pas fait la guerre) après ce film, qu’il lui fit tourner Fort Apache, Rio Grande, etc.

Mais Hawks tourne aussi comme en s’en moquant un des autres grands westerns de l’histoire : the big Sky, La Captive aux yeux clairs, qui narre la remontée des aventuriers d’expression française vers les sources du Missouri. C’est le fleuve qui dicte sa narration au maître et ce dernier, force tranquille, se laisse faire.

L’intelligence de patricien de Hawks, sa culture et son ouverture d’esprit en font un des amis privilégiés de William Faulkner, le génie littéraire du siècle américain. Cet homme d’affaires, cet ingénieur, ce grand chasseur, cet aviateur, bref cet homme de la renaissance, aime s’entourer de têtes bien faites comme Billy Wilder, Ben Hecht ou Charles Brackett. Ce producteur-né aussi, qui sait exactement ce qu’il veut, arrive à ne jamais rater un film : on lui doit d’excellents Gary Grant, L’impossible Mr Bébé, des comédies de misogynie subtile avec des Bacall ou des Hepburn en pleine forme. La femme insolente sera attractive, avait-il coutume de dire.

Boule de feu, et non de suif (on sait que Maupassant influença grandement La Chevauchée fantastique) : c’est un bijou caché avec Gary Cooper (sublime dans Sergent York), gentil professeur de lettres découvreur de vilains mots, et qui s’amourache d’une danseuse de bas-fonds qui veut lui enseigner l’argot. A la fin il laisse tomber les livres pour flanquer à un truand la rouste méritée. Bijou de cinéma, qui nous rend plus heureux.

Hawks dirait Tolstoï, c’est le cinéma d’avant les histoires du cinéma ; c’est le cinéma des pionniers, d’avant les écoles de cinéma et des films publicitaires, le cinéma d’avant la télé. C’est le cinéma selon Homère et selon Virgile. Et c’est donc le cinéma d’avant-garde : le cinéma non fait pour une élite mais par une élite.


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