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Honoré de Balzac, prophète de Steve Jobs ?


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Bonnal Nicolas - lundi 10 octobre 2011


Il n’est pas question de s’en prendre à un archange, un prophète, un mage, un rebelle, un novateur, un humanitaire, un sorcier, un génie, un messie, etc.

Je laisserai un certain Balzac, très honoré de son prénom, décrire scientifiquement et donc littérairement Steve Jobs, le phénomène de la ludique cyberculture. Il suffit de remplacer dans les lignes qui suivent le nom de Paris par celui de matrice, et l’on comprendra presque tout.

Sur la mauvaise santé de Steve Jobs, problème somme toute important, puisqu’en dépit de toute l’initiation et de tout l’argent du monde il n’a pas su gérer son stress :

Un des spectacles où se rencontre le plus d’épouvantement est certes l’aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir, hâve, jaune, tanné.

Engels avait son passant morne de Manchester, Balzac son agité de la matrice, pardon de la ville de Paris : et les Steve Jobs en herbe portent pour lui…

non pas des visages, mais bien des masques : masques de faiblesse, masques de force, masques de misère, masques de joie, masques d’hypocrisie ; tous exténués, tous empreints des signes ineffaçables d’une haletante avidité.

On le voyait s’agiter sur les tréteaux pour vendre sa dernière invention. Et tous de vanter son look, que prudemment Balzac, comme s’il s’était rendu à ses conférences, ou avait rencontré Dorian Gray, ainsi décrivait :

Cette jeunesse blafarde et sans couleur, caducité fardée qui veut paraître jeune.

Jobs, le bien nommé, l’homme aux mille facettes, voulait toujours se dépasser. Car, comme le note Balzac,

Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après chaque œuvre finie :

- À une autre ! comme se le dit la nature.

Mais Jobs est avant tout le cerveau planétaire et l’inventeur de tout, l’enfant rebelle. Pour Balzac il est déjà… un grand gamin !

À force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien… En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance…

Jobs est encore l’homme de la société de flux, de la rapidité, et bien sûr de l’argent vite gagné en bourse. C’est que dans la matrice, pardon, à Paris…

Aucun sentiment ne résiste au jet des choses, et leur courant oblige à une lutte qui détend les passions : l’amour y est un désir, et la haine une velléité ; il n’y a là de vrai parent que le billet de mille francs.

Génie encyclopédique, modèle normatif de tout, sportif consommé, Steve Jobs enchante décidément son prophète Balzac :

N’est-ce pas le mouvement fait homme, l’espace incarné, le protée de la civilisation ? Cet homme résume tout : histoire, littérature, politique, gouvernement, religion, art militaire. N’est-ce pas une encyclopédie vivante, un atlas grotesque, sans cesse en marche comme Paris et qui jamais ne repose ? En lui tout est jambes !

Vendeur de tout, producteur de distractions pour tous, de cinéma d’animation, transformateur de l’adulte en enfant… mais rien du grand Steve Jobs n’échappe au bon Balzac :

Il se couche pour attendre la vente, aspire après le bénéfice, escompte les effets, roule et encaisse toutes les valeurs ; emballe en détail Paris tout entier, le voiture, guette les fantaisies de l’enfance, épie les caprices et les vices de l’âge mûr…

Un peu bougon soudain, Balzac voit aussi en Steve Jobs l’homme bavard des temps absents, mi-Sarkozy, mi-Obama, celui qui n’arrête jamais d’argumenter du soir au matin, même en dormant :

Obligés de parler sans cesse, tous remplacent l’idée par la parole, le sentiment par la phrase, et leur âme devient un larynx. Ils s’usent et se démoralisent.

Jobs défiait la pomme de l’Eden, ainsi que le 666, premier prix en beaux dollars d’une de ses machines. Mais Balzac l’avait à l’œil, notre descendant syrien de marchand des écrans et tapis enchantés :

Arabe, prisonnier, sauvage, paysan, ombre, pate de chameau, lion, diable, génie, esclave eunuque noir ou blanc, toujours expert à produire de la joie, de la douleur, mais toujours in petto, mercier.

Car il faut être le meilleur vendeur du monde, et il l’était !

Alors Balzac décrit aussi les épigones et les admirateurs du gourou, et même la communauté des internautes, et les raisonneurs des réseaux :

Ils savent leur métier, mais ils ignorent tout ce qui n’en est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mettent tout en question, critiquent à tort et à travers ; paraissent douteurs et sont gobe-mouches en réalité, noient leur esprit dans leurs interminables discussions.

Ce Balzac tout de même ! Il a un blog ?


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