Menou Pierre - dimanche 03 octobre 2010
sante
« C’est l’hôpital public qu’on assassine ! » C’est l’avertissement qu’a lancé dans le Journal du dimanche le professeur Bernard Debré, député UMP et chef du service d’urologie à l’hôpital Cochin, au lendemain de la manifestation des infirmiers anesthésistes qui s’est déroulée le 1er octobre, à Paris.
Pour le gouvernement, le mot d’ordre est : « économie ». Le déficit de la branche maladie de la Sécurité sociale devrait en effet atteindre 11,4 milliards d’euros en 2010, et les pertes d’exploitation de l’hôpital public atteignent 800 millions d’euros.
Face à cette situation, Nicolas Sarkozy a décrété que les hôpitaux publics ne devraient plus être déficitaires d’ici deux ans. Les conséquences du coup de baguette magique économique inquiètent les professionnels.
« Je constate un manque total de confiance dans les politiques publiques, affirme Bernard Debré. Les conditions de travail deviennent de plus en plus difficiles. Il manque 15 infirmières dans un service, dix dans un autre. Nous sommes contraints de fermer des lits, des blocs opératoires… L’hôpital est devenu un lieu d’affrontement. (…) A Cochin, il y a quelques semaines, nous avions recours à 92 infirmières intérimaires. Elles coûtent trois fois plus cher que celles de la maison. C’est un luxe dont nous nous passerions volontiers si nous avions suffisamment de monde. Quant à nous, praticiens hospitaliers, heureusement que nous avons les médecins étrangers pour nous aider… La vérité, c’est que nous n’avons jamais été autant à flux tendu. Nous sommes sur la corde. Quand je fais ma commande de matériel, je dois arbitrer entre une table roulante pour servir les plateaux-repas et un cystoscope. »
Passons sur le paradoxe du manque de médecins français, évoqué à demi-mot par Bernard Debré, alors que les facultés de médecine maintiennent un numerus clausus sévère (1).
Passons aussi sur la gabegie qu’a représenté, en fait d’économies, la politique aberrante mise en place par Roselyne Bachelot dans le cadre de la lutte contre la grippe A, sans que cela lui ait coûté son ministère (Bernard Debré se verrait sans doute bien à sa place…)
« On est prêt à laisser tomber nos patients »
Mais si l’on souhaite parler d’économies, il n’est sans doute pas inutile de se reporter à un rapport de la Cour des comptes publié en mai 2006, dans lequel on apprenait notamment qu’en 2003, sur 759 401 personnes employées par les hôpitaux, on recensait 706 061 personnels non médicaux contre 53 340 personnels médicaux : les administratifs représentaient donc près de 93 % des effectifs ! Entre 1997 et 2003, 61 857 fonctionnaires non médicaux avaient été recrutés, contre 3 340 médecins.
Par ailleurs, début 2005, pas moins de 38 800 postes non médicaux avaient été créés pour compenser la réduction du temps de travail liée aux 35 heures…
On se plaint du manque d’infirmières ; mais est-il nécessaire de multiplier les effectifs administratifs, dont la production finit d’ailleurs par submerger sous les paperasses le personnel soignant ?
Ce qui choque pourtant le plus, dans l’article du Journal du Dimanche, sans préjuger du bien-fondé des arguments des infirmiers anesthésistes, c’est le sentiment que les malades sont les otages du conflit entre l’hôpital public et le gouvernement.
Que penser notamment des propos ahurissants qu’aurait tenus au JDD un anesthésiste manifestant, Eric Tricot, qui déclare : « On est prêts(sic) à tenir, à faire vraiment grève, c’est-à-dire à laisser tomber nos patients, un truc tabou dans la profession » ?
Rappelons que, même si cet anesthésiste affirme craindre le développement d’« une anesthésie low cost, avec des professionnels moins qualifiés », les manifestants réclament essentiellement la reconnaissance de leur formation à bac+5 et une revalorisation salariale…
La menace que fait planer sur les malades cet infirmier a de quoi faire douter, sinon de sa qualification technique, en tous cas de sa vocation à soigner ses semblables. Si c’est à cela que ressemble l’état d’esprit de l’hôpital public, vive le privé !
Pierre Menou
(1) 7 400 étudiants ont été admis en 2ème année en 2009-2010, contre 8588 après sa mise en place par Robert Boulin en 197. Le numérus clausus est cependant moins sévère qu’en 1993, année où il était tombé à 3 500.
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