Bonnal Nicolas - dimanche 03 janvier 2010
cinema
Je n'ai jamais vu Humphrey Bogart à cheval. Pour quelqu'un qui comme moi affirme que le cinéma, c'est Gary Cooper à cheval, c'est mauvais signe. Bogart ne monte pas à cheval (peut-être que son éducation de fils de riche le lui avait permis, ce n'est pas le problème d'ailleurs…), et il n'est pas Gary Cooper.
Vous me direz que tous les acteurs ne sont pas Gary Cooper. Eh bien c'est un tort, comme de ne pas être Patrick McGoohan. En outre, Bogart humilie Walter Brennan dans Le Port de l'angoisse, alors que Cooper magnifie Brennan, le celte fou du grand Hollywood, dans le Westerner, film halluciné de Wyler consacré au légendaire juge Roy Bean, héros tout droit sorti d'un des chants de l'Odyssée.
Mais je n'aime pas Bogart pour d'autres raisons : d'abord, il n'a jamais tourné dans une superproduction, une de ces productions qui vous font rêver. Bogart le sartrien, le Bogart existentialiste des Huis clos avec sa tête d'armoire à huîtres est bon pour ces films cheap où l'on voit un ado à problèmes, une nympho richissime, un général cocufié se plaindre à un détective arrogant.
Arrogant, j'ai lâché le mot. Bogart est arrogant, il ne respecte pas le cinéma. Il en vit ou plutôt, comme les gens de la Nouvelle Vague, il vit de la mort du cinéma. Je serai insulté pour cela (il suffit de ne pas lire les insultes), mais je dirai que Bogart initie le mythe du cinéma, parce qu'il n'y a plus de réalité du cinéma, en tout cas avec lui. Dans In A Lonely Place, Bogart joue son meilleur rôle, toujours le même, celui d'un homme très mûr poursuivi par une fillette, mais aussi scénariste aigri par son succès et par ses mauvaises habitudes.
Umberto Eco avait déjà établi la postmodernité regrettable de Casablanca, film cynique à la sauce yiddish (l'humour impayable des frères Epstein), cependant sauvé par la sincérité bouleversante d'Ingrid Bergman ; et je confirmerai qu'à chaque occasion Bogart vaut moins que ses partenaires féminines : l'inoubliable Ida Lupino de High Sierra, la merveilleuse Gloria Grahame d'In a Lonely place, ou bien sûr Ava Gardner dans l'impeccable Comtesse aux pieds nus du mutant Mankiewicz.
La seule qui valait moins que lui était Lauren Bacall, asperge fatiguée venue de Roumanie, et qui joue avec son visage anguleux, son squelette échassier et sa voix de mainate pour exiger que son vieux séducteur, bon à tout faire sauf aimer, l'embrasse enfin. Le Grand Sommeil, que ne comprenaient même pas ses scénaristes, est à cet égard un sommet de facilité… ésotérique. Donc de snobisme.
Bogart joue au snob ; il me fait penser à un personnage créé par Boris Vian plus que par Hammett,ou tous les écrivains des listes noires d'Hollywood. Avec une chiquenaude il assomme un géant ; avec un sourire de quinquagénaire, il séduit une minette ; avec une réplique, il renvoie un policier de Vichy (dont il se fait toujours un pote, étrangement, comme s'il avait été là pour exprimer la haine rooseveltienne ou – toujours lui – sartrienne pour le Général) à ses chères études collaboratrices. C'est un type qui ne croit pas au cinéma, mais en qui croit le cinéma à venir, condamné à toutes les condescendances, à toutes les désuétudes.
J'ai dit que Bogart vaut moins que ses partenaires féminines, pourtant de l'âge de ses petites-filles. On me contredira, je n'en croirai pas un mot. Plus important, il est très inférieur à Joel McRea, le génie oublié du western, qui transcende tous les genres humains dans le remake effectué par mon Maître lui-même, Raoul Walsh, de son déjà excellent High Sierra : la geste inutile et tragique du vieux délinquant accompagné de sa jeune belle romantique. Je parle, bien sûr, pour ceux qui ont non des lettres mais des images dans l'esprit, de Colorado Territory, le western absolu, qui unifie tout, romantisme, expressionnisme, catholicisme, humanisme et transcendantalisme.
Ce film mériterait à lui seul un livre, comme Naissance d'une Nation ou 2001, l'Odyssée de l'espace. Sa fin est la plus déchirante du monde. Et il montre la médiocrité infatuée de Bogart, qui est prophétique en un sens ; et qui justifie l'adoration de notre époque postmoderne pour son personnage accusateur, souriant, las, éternellement recyclé (on ne le voit jamais changer de rôle : c'est peut-être mieux ainsi).
Je terminerai cette charge humoristique plus qu'héroïque sur notre acteur « légendaire » par ces répliques de Casablanca. Elles nous éclaireront mieux ainsi :
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Je vous préviens, mon ami, je vais vous tirer en plein cœur.
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Eh bien je vous préviens aussi, c'est mon point le moins vulnérable.
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