Thieulloy (de) Guillaume - mercredi 17 février 2010
En début de semaine, entre deux médailles olympiques françaises, les médias ne bruissaient que de la courageuse abnégation d’un chercheur montpelliérain, un dénommé François Bonhomme, biologiste au CNRS, qui venait de refuser une prime de 15 000 euros – prime complétant la médaille d’argent du CNRS qu’il avait reçue en 1996.
Ne connaissant pas M. Bonhomme, je n’ai aucune raison de penser qu’il agisse ainsi pour des motifs partisans – lui-même s’en défend d’ailleurs dans sa lettre à la direction du CNRS. Et je m’associe bien volontiers à l’admiration médiatique qui entoure son geste : il n’est pas si fréquent de voir quelqu’un renoncer à un avantage personnel mérité pour améliorer l’organisation de la société qui l’entoure (il parle d’utiliser ces primes pour améliorer le recrutement).
Malgré tout, cette nouvelle me met mal à l’aise. Et il me semble qu’il y a quelque chose d’assez malsain dans l’enthousiasme journalistique.
Tous les médias retiennent en effet que le geste de Bonhomme est, selon sa propre expression, une manière de protester contre « la politique de différenciation salariale qui est en train de se mettre en place dans la recherche publique française ».
Je passe rapidement sur le côté souvent partisan de cet éloge : l’actuelle majorité ayant mis en place un système de prime au mérite dans la fonction publique, les journalistes – qui, dans leur écrasante majorité, sont de gauche ou d’extrême-gauche – jubilent à l’idée de « torpiller » ce nouveau dispositif.
Personnellement, je ne vois pas bien comment on pourrait éviter cette « politique de différenciation salariale ». Il faut d’ailleurs beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour ignorer qu’elle existe déjà dans la recherche publique française. Croit-on qu’il soit si facile de gravir les échelons si l’on a le malheur de déplaire aux instances officielles ? Ou, tout simplement, si les recherches que l’on mène sont trop « originales » pour être appréciées des commissions compétentes. Je songe ici à l’exemple de l’un de mes amis, historien de talent, et directeur de recherches au CNRS, qui, parce qu’il a d’autres centres d’intérêt que l’histoire moderne (et peut-être aussi parce qu’il n’est pas aussi politiquement correct qu’on pourrait le souhaiter…), a connu quelques déboires dans son avancement.
Je ne vois pas en tout cas ce qu’il y aurait de choquant à encourager les chercheurs qui travaillent. Il est vrai que c’est une forme de révolution, mais est-elle si préjudiciable à la corporation ?
À ce propos, je ne résiste pas au plaisir de vous livrer le souvenir d’une conversation avec un autre ami, naguère collaborateur au cabinet d’un ministre de la Recherche. Ce ministre avait eu l’idée saugrenue de chercher à savoir ce que faisaient les salariés du ministère et avait découvert que, pour quelques centaines de chercheurs, on était dans l’incapacité totale de dire sur quoi ils travaillaient. On ignorait jusqu’à leur tête. Les seules indications les concernant dont disposait le ministère étaient… leurs coordonnées bancaires pour le virement mensuel !
Je n’ignore évidemment pas que ce comportement n’est pas généralisé. Mais, encore une fois, pourquoi les bons devraient-ils payer pour ces nuisibles ?
Mais, surtout, ce qui me gêne dans cette histoire, c’est un travers si typiquement « France post-révolutionnaire » que je ne peux m’empêcher de voir cette histoire comme emblématique de l’une des causes profondes de notre décadence. Ce travers, c’est l’égalitarisme.
On connaît les ravages de l’égalitarisme en matière économique : à force de vouloir à toute force redistribuer tout l’argent des « riches », on finit par n’avoir plus de « riches », c’est-à-dire plus d’investissements, donc plus d’entreprises, donc plus d’emplois… Qui sera le plus pénalisé par cette absurde politique ? Évidemment les pauvres !
Nous voyons ici une autre forme de cet égalitarisme. En apparence, plutôt sympathique ; en réalité, tout aussi mortifère. C’est cet égalitarisme-là qui envoie tous nos cerveaux de l’autre côté de l’Atlantique, où ils sont payés à la mesure de leur talent.
J’ajoute que cet égalitarisme, dans l’état actuel de mondialisation avancée, s’exerce à l’échelle de la planète : nous chassons nos riches et nos cerveaux et nous faisons venir des pauvres et des personnes sans qualification, que nous enrichissons de nos allocations diverses.
C’est peut-être très beau et très généreux. Mais c’est surtout suicidaire ! Il est grand temps que les Français comprennent que l’égalitarisme, c’est le nivellement par le bas !
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