Guenin Jacques (de) - dimanche 16 janvier 2005
La construction de l’Europe unie aura été la grande œuvre de ma génération, née avant la guerre de 39-40. Nous avons subi le nazisme, le communisme et leurs cortèges d’horreurs. Nous avons vu tomber des millions de personnes dans des conflits absurdes. Et auparavant, c’est à chaque génération que les citoyens européens s’entretuaient…
Or, depuis 60 ans, il n’y a plus eu de guerre entre nous. Tel est le principal résultat de la construction européenne. Devant ce résultat, tous les autres arguments, pour ou contre cette construction, sont totalement dérisoires.
Les étapes de la construction européenne ont été jusqu’ici éminemment pragmatiques et contingentes. Elles ressortissent à deux grandes tendances : l’une, constructiviste, a conduit à la création d’institutions communes, comme la PAC, ou bien les transferts de richesses vers les régions les plus pauvres. L’autre, libérale, a favorisé la protection des droits individuels et la libre circulation des personnes, des marchandises, et des capitaux.
Le mélange de ces deux philosophies a une raison très simple : chaque étape a été un compromis entre des gouvernements dirigistes et des gouvernements libéraux. Ce sont tantôt les idées des uns, tantôt les idées des autres qui ont prévalu. Le résultat est à l’image de chacun de nos pays européens : partiellement socialiste, partiellement libéral. Et il en sera toujours ainsi.
Certes, nous pouvons déplorer les aspects les plus constructivistes de la construction européenne. Mais faut-il pour autant être assez aveugle pour ne pas voir que l’Europe nous a permis des avancées libérales qu’aucun de nos gouvernements n’aurait accomplies de lui-même ?
Paradoxalement, c’est la Commission, si critiquée pour son dirigisme, qui a poussé le plus à la libéralisation des échanges. Mais qui est mieux à même que les fonctionnaires de la Commission, obligés de se déplacer d’un pays à l’autre, d’apprécier les nuisances causées par les contrôles aux frontières ?
Les règles de l’Union nous ont peu à peu amenés à ouvrir à la concurrence les services dits publics, c’est-à-dire ceux qui prennent le public en otage pour défendre les intérêts de leurs salariés. Chaque fois nous y avons gagné. Et cela ne fait que commencer.
Retirer la monnaie aux gouvernements
La plupart d’entre nous ont pu constater combien il était commode de se déplacer d’un pays à l’autre sans changer de monnaie. Mais là n’est pas le plus important aspect de la monnaie unique : son principal intérêt est d’avoir enlevé la gestion des monnaies des mains des gouvernements.
Dans tous les pays, les gouvernements ont intérêt à dépenser plus qu’ils ne reçoivent, et le résultat est l’inflation. Ainsi, le pouvoir d’achat du franc a été divisé par dix depuis 1957 et par 2 000 depuis le début du XXe siècle. Par contraste, le franc, à l’abri des manipulations de l’État, avait connu un pouvoir d’achat stable pendant le XIXe siècle.
Depuis plus d’un demi-siècle, la construction de l’Europe unie n’a cessé d’avancer. Elle avance de réunions en querelles, de querelles en crises et de crises en traités, mais enfin elle avance.
Après des débats interminables, souvent homériques, la Convention a fini par accoucher d’une constitution claire, équilibrée, et efficace. Elle a été finalement approuvée par les 25 chefs des États membres, résultat que personne n’osait espérer au départ.
La constitution fera de l’Union européenne une entité beaucoup plus démocratique qu’elle ne l’était jusqu’ici. Elle introduit le référendum d’initiative populaire. Elle institutionnalise de nouveaux rapports entre le parlement européen et les parlements nationaux. Toutes les directives proposées par la Commission devront être dorénavant approuvées par le parlement européen, représentant les citoyens de l’Europe, ainsi que par le Conseil européen, représentant les États.
Elle établit un équilibre entre l’efficacité de l’Union et la souveraineté des États. Elle donne à l’Europe une plus grande autorité sur la scène internationale. Elle prévoit que le président du Conseil européen sera désormais élu par ses pairs pour deux ans et demi, renouvelables une seule fois (au lieu d’une présidence tournante tous les six mois). Elle institue la fonction de ministre des affaires étrangères.
Le nouveau traité constitutionnel n’apporte aucune régression. Il grave dans le marbre les acquis libéraux.
Comme nous sommes sans doute le moins libéral des 25 États, les libéraux doivent considérer ce traité comme une protection et non comme une menace…
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