Milliere Guy - dimanche 05 mars 2006
À peine de retour d’un séjour de plusieurs semaines en Californie, je suis saisi d‘horreur devant le meurtre atroce d’Ilan Halimi. Je sais, et je l’entends dire : ce meurtre n’est pas le seul à avoir été commis en France ces dernières semaines. Je le sais aussi, l’enlèvement et la prise d’otage, tout comme la violence, ont tendance à se banaliser dans ces quartiers qu’on appelle « zones de non droit ».
Il y a dans le sort d’Ilan Halimi des points communs avec des symptômes d’une décomposition sociale plus large. Néanmoins, il y a aussi, là, des spécificités dans lesquelles on peut voir l’existence d’une pathologie bien plus effroyable. Ilan a été enlevé parce qu’il était juif et que, comme l’ont déclaré ses ravisseurs, « les juifs ont de l’argent », ou, si ce n’est eux, leur « communauté ». Premier signe d’un antisémitisme d’autant plus immonde qu’il est banal, très banal, disséminé dans l’air du temps.
Après que ses ravisseurs eurent compris que sa famille ne pouvait pas payer la somme demandée, Ilan a subi des tortures atroces et gratuites, comme s’il devait payer on ne sait quels crimes supposés, voire de très hypothétiques « crimes concrets » commis ailleurs par d’autres juifs, au Proche-Orient. Second signe, très fort d’antisémitisme, ancré là dans l’actualité contemporaine où l’antisémitisme se trouve un nouveau masque et une nouvelle défroque grâce à « l’antisionisme », à la détestation d’Israël et à celle de l’Amérique. La courageuse mère d’Ilan a souligné la piste antisémite dès le départ, à un moment où journalistes, hommes politiques, magistrats se refusaient encore à employer le mot, et elle avait raison. Depuis, l’enterrement a eu lieu, une cérémonie s’est déroulée à la grande synagogue de Paris, une manifestation antiraciste a été organisée. Les bien pensants se sont fait entendre. J’ai bien peur que le calme ne revienne bientôt, et avec lui l’oubli. Jusqu’à ce que des actes plus atroces surviennent.
L’antisémitisme et la haine des juifs sous leurs formes exacerbées apparaissent toujours dans des sociétés profondément malades et qui s’approchent de la mort et du chaos : il se pourrait que nous soyons bien plus proches de la mort et du chaos qu’il nous semble. La détestation d’Israël et de l’Amérique sont, au sein d’une société malade, les marqueurs les plus nets d’une détestation plus large de la liberté et d’une montée irrépressible du ressentiment : je pense que nous sommes dans une société où montent des bas fonds des remugles chargés de détestation de la liberté et de ressentiment.
Si rien n’est fait, tout sera bientôt perdu, la barbarie aujourd’hui encore cantonnée à des bandes qui se réclament d’elle se disséminera de façon plus vaste, les secteurs épargnés se rétréciront, la vie se fera brutale et précaire, l’air deviendra irrespirable. Si rien n’est fait, disais-je : et je doute que quoi que ce soit puisse encore être fait. Faire impliquerait de lutter réellement contre l’antisémitisme en re-disséminant dans le pays un respect générique pour l’être humain, pour l’esprit de réussite et d’accomplissement.
Faire impliquerait qu’on comprenne à nouveau la différence entre le bien et le mal, entre démocratie et totalitarisme et qu’on redécouvre l’amour de la liberté.
Faire impliquerait que les médias d’information cessent de se conduire en officines de propagandes au service de causes douteuses et qui ont fort peu à voir avec ce qui a fait la grandeur de la civilisation occidentale. Faire impliquerait qu’en restaurant la libre entreprise et la libre création, on redécouvre la nécessité d’un châtiment exemplaire pour qui commet l’abjection, pour qu’un multirécidiviste comme Fofana soit mis hors d’état de nuire avant de commettre un nouveau crime.
Faire impliquerait qu’on sorte des discours sur le « choc des civilisations » qui ne peuvent mener qu’à l’apaisement munichois, ou à la guerre civile, pour voir que nous sommes dans un combat contre l’immonde. Immondes sont les racistes et les totalitaires. Immondes sont les islamistes et les auteurs d’attentats suicides. Immondes sont ceux qui fantasment devant le spectacle du terrorisme.
Ce qui est en train de perdre la France est la disparition des grands repères éthiques et la volonté de se battre pour que vivent, dans la durée, ces grands repères éthiques.
66 commentaires - Ecrire un commentaire
|