Laurent Alain - mercredi 10 mai 2006
Mon ultime contact avec Jean-François Revel aura donc eu lieu le 23 novembre dernier précisément. Comme je déplorais la quasi-disparition de ses interventions publiques et en particulier de ses fulgurantes chroniques du Point (qui eussent été si précieuses lors des émeutes en banlieue) et m’en alarmais, je m’étais autorisé de notre longue et amicale complicité, vieille de près de trente ans, pour prendre de ses nouvelles auprès de son secrétariat. À ma vive et heureuse surprise, ce fut Jean-François lui-même qui prit l’appel. Alors que je prévoyais un bref échange –, il fit durer la conversation plus d’une demi-heure – comme s’il avait été ravi de l’occasion pour confier un certain nombre de choses essentielles.
Dans la quasi-guerre civile qui venait de sévir, il voyait principalement le résultat de l’imprégnation gauchiste et du laxisme en vigueur dans l’Éducation nationale, ajoutant que les émeutiers n’avaient fait qu’un peu exagérer le triste modèle français de contestation violente. Mais ce que je retins surtout de cet entretien, c’était la voix fatiguée de Revel, qui devait tant reprendre sans cesse son souffle que j’en avais scrupule à continuer. Pourtant, il ne s’arrêtait pas. Enhardi, je lui demandai s’il ne comptait pas se manifester publiquement à nouveau : « Mais, cher Alain, je vais avoir 82 ans ! » répéta-il à quatre reprises tout en m’indiquant « Je songe à un prochain livre ». L’emploi de ce verbe « songer » m’avait fait craindre que le livre ne paraisse jamais : je ne m’étais hélas pas trompé.
Pour moi, Revel aura donc été le modèle de la rigueur intellectuelle et de la probité morale : pas un « maître », mais une sorte de grand frère. Notre relation amicale datait de février 1978, lorsqu’à la fin de l’assemblée constitutive du CIEL (Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés »), il avait tenu à ce que je devienne l’un des responsables de cette efficace entreprise de lutte anti-marxiste. Ininterrompue depuis, elle a été scandée par quelques grands moments : outre les conciliabules dans son bureau d’où l’on voyait la Seine, son article pour faire l’éloge de mon “De l’individualisme” dans “Le Point” du 27 mai 1985 et, plus récemment, cette accolade qu’il me donna en grands habits d’académicien lorsque le 5 décembre 2002, je reçus, à son initiative, le prix de philosophie et de littérature Biguet de l’Académie française pour “La philosophie libérale”.
Mon admiration pour lui remonte cependant très en-deçà de cette période : à la lecture de “Pourquoi des philosophes ?” en 1957 alors que je préparais le bac – et qui a décidé de ma vocation de philosophe. Depuis, je n’ai été en désaccord avec lui que sur un point : contre son avis, je tiens que Pascal et Descartes sont d’authentiques philosophes, et des plus grands ! Au-delà de ces témoignages personnels d’affection et de fidélité il y a le plus important : la stature de Revel en tant que penseur de premier plan. Car les condoléances d’usage qui le présentent en « polémiste de la droite » et « gardien vigilant de la démocratie » sont on ne peut plus réductrices, voire falsificatrices. C’était d’abord un champion de la liberté de l’esprit, un vrai philosophe classique ennemi des systèmes clos, qui appliquait avant tout sa pensée à la critique des conformismes idéologiques brouillant la compréhension du réel dans l’actualité. Cette pensée iconoclaste, qu’il n’a jamais voulu exposer sur un mode compact, organisé et continu, n’en est pas moins profondément cohérente. En elle s’exprime le meilleur de la grande tradition occidentale. Et elle a rendu son auteur aussi singulier qu’indispensable. Qui d’autre que lui, en effet, a réussi le rare prodige d’allier le rationalisme laïque (ce en quoi il diffère tant de la droite convenue) et l’individualisme libéral ? Et qui, autant que lui, était capable de démasquer et pourfendre tous le « politiquement correct » à la française : l’« étatisme sauvage », l’altermondialisme anticapitaliste, la démagogie du « social » (sa dénonciation de la notion d’« exclusion » et de la compassion obligatoire pour tous les « scrofuleux » : quel régal !), le refus de tenir le communisme pour l’égal monstrueux du nazisme, le laxisme éducatif et anti-sécuritaire, la complaisance envers la tentation totalitaire de l’islam ?
On dit souvent que nul n’est irremplaçable, mais Jean-François Revel l’est, lui. Ce qui ne doit pas empêcher de souhaiter l’émergence d’une nouvelle génération d’intellectuels revéliens (comme il y en a d’« aroniens », mais différents…) osant réaffirmer la primauté de la liberté de l’individu sur tous les fronts.
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