Dumait Alain - samedi 03 avril 2004
Les commentateurs politiques affectionnent les comparaisons cataclysmiques. Ils parlent de déferlante, de raz-de-marée, de séisme et de tremblement de terre. Pourtant, même quand les changements qui résultent du sort des urnes sont considérables, il ne faut jamais oublier que, individuellement, les électeurs changent rarement d’opinion. On est de gauche ou on est de droite et on sait, le plus souvent, se définir comme tel. Les études socio-politiques les plus sérieuses montrent que le rapport droite-gauche est relativement stable avec 55 à 60 % pour la première et seulement 40 à 45 % pour la seconde. Ce qui fait la différence d’un scrutin à l’autre, c’est la mobilisation de chaque camp.
Il suffit d’ailleurs d’avoir pu examiner attentivement des listes électorales paraphées par les électeurs ayant voté pour constater, d’un tour sur l’autre, mais plus encore d’un scrutin à l’autre, que ce ne sont pas toujours les mêmes électeurs qui votent.
On parle des abstentionnistes comme s’ils constituaient une famille politique, mais à l’exception d’une petite minorité, c’est faux. Quand les électeurs de gauche sont déçus par un gouvernement de gauche, ils s’abstiennent en grand nombre. Et quand les électeurs de droite sont déçus par un gouvernement de droite, c’est à leur tour de s’abstenir. Et, quand ils sont plus que déçus, certains vont même jusqu’à voter contre leur camp…
Voilà très exactement ce qui s’est passé dimanche dernier, au deuxième tour des élections régionales. La gauche a recueilli la majorité absolue des suffrages exprimés et, dans la foulée, a réussi un incroyable petit chelem. Pour autant, elle n’est certainement pas majoritaire dans l’opinion. Elle a simplement, mécaniquement, profité de la raclée infligée à la fausse droite par ses propres électeurs, ceux-là même qui auraient dû lui assurer une large victoire.
Il y a un peu plus de vingt ans (mars 1983, élections municipales à Paris), Jacques Chirac a fait le choix d’ostraciser le Front National et son chef charismatique, Jean-Marie Le Pen. On s’interroge encore sur les motivations réelles et profondes de ce parti-pris. Mais c’est ainsi. Et cela constitue un élément fondamental de l’histoire politique contemporaine.
Malgré ce, le Front National a su se développer et s’enraciner dans le paysage politique, au point de représenter aujourd’hui entre 15 et 20 % des suffrages exprimés. La droite est fracturée. Et il est donc devenu très difficile de l’emporter pour une droite parlementaire qui prétend, en toutes circonstances, se priver du moindre concours de la droite nationale qualifiée d’extrême. Elle préfère perdre et faire passer son adversaire de gauche plutôt que son concurrent de droite.
Une telle stratégie est proprement incompréhensible. Car qui peut nier que les valeurs aujourd’hui incarnées par le Front National - « identité de la patrie », « protection nationale », « réduction du fiscalisme »… - qu’on les partage ou non, appartiennent intrinsèquement au patrimoine de la droite ?
La logique voudrait que l’on mène, au moins, une politique susceptible de réduire le fonds de commerce électoral de celui qui est en vérité tenu pour le principal adversaire. Mais, sans doute égaré par une passion aveuglante, Jacques Chirac ne fait à peu près rien pour retirer du grain à moudre à son rival détesté.
Il faudrait pour cela - il eût fallu - par exemple, réduire fortement la dépense publique, commander à l’Administration plutôt que lui obéir, ramener le pouvoir syndical à sa juste mesure, contrôler l’immigration, et rétablir l’état de droit. Même en accordant un bon point à l’hyper-actif Nicolas Sarkosy, on est très loin du compte.
Le 21 avril 2002, en vérité, Jacques Chirac avait réalisé un score médiocre. Pour la première fois depuis quarante ans, le candidat arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle recueillait moins de 20 % des suffrages exprimés. Il était talonné par son concurrent détesté. N’importe quel candidat unique de la gauche l’aurait aisément emporté. C’est d’ailleurs cette observation que Lionel Jospin ne cesse, sans doute, de ressasser : sans Robert, sans Jean-Pierre, sans Noël et Christiane (sans oublier Arlette, Olivier et Daniel), non seulement il arrivait largement en tête, mais il était certainement élu, et Chirac définitivement éliminé…
Aussi longtemps que la droite demeurera ainsi fracturée, la gauche, pourtant largement minoritaire dans l’opinion, aura de fortes chances de l’emporter dans les urnes. À la seule condition d’organiser, un brin, sa diversité, et de savoir instaurer des règles aboutissant, plus ou moins démocratiquement, à la sélection d’un candidat à l’élection présidentielle. Depuis le 28 mars, François Hollande me paraît être le mieux placé. C’est le plus petit commun multiple…
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