Bonnal Nicolas - lundi 27 juin 2011
cinema
Il avait une concision toute française.
(François Mitterrand, à propos de Paul Morand)
Son père était cinéaste, Maurice Tourneur. On lui doit des films fantastiques bien français ou l’excellent Volpone. Lui est né en Amérique, est rentré en France, est retourné à Hollywood, où il a mené une carrière finalement discrète, alors qu’il a inventé ou illustré tous les genres, tous les styles modernes, et qu’il a tourné avec les plus grands. En marge des trois mousquetaires, Hawks, Walsh et Ford, capables de fonder sans fioritures le classicisme hollywoodien, il serait d’Artagnan, celui qui donne ses lettres de noblesse au cinéma sans s’être fait un grand nom.
C’est Jacques Tourneur, l’homme aux cinquante chefs d’œuvre, qui pose la question du vrai mystère de l’art : comment un modeste technicien, qui revient mourir en France, à Bergerac, Dordogne, avec une retraite de 600 dollars, à peine interviewé par quelques cinéphiles et critiques nostalgiques, tel un petit professeur de province donc, a pu devenir un génie au talent protéiforme ? Car le Hollywood de l’âge d’or (années 30 à 50), c’est comme l’époque de Dürer et Michel-Ange, ou de Beethoven et Schubert : cela ne s’explique pas, ou si mal. Et une fois que l’heure est passée, on n’y reviendra pas. Cela ne s’explique pas non plus, et cela fait mal.
Tourneur est très fort : mais pourquoi, comment ? Lui-même n’a pas été capable de s’expliquer sur son génie : c’est l’inverse des gens de la Nouvelle Vague et de leurs successeurs, qui n’ont rien à montrer mais tant à dire ou à écrire (et mal, encore).
Je vais être précis. Tourneur travaille avec une petite équipe et un producteur génial, Lewton, petit juif ukrainien, immigré aussi, qui a le génie du cinéma (Lui est un génie du cinéma, ce n’est pas la même chose). Ses films sont brefs – une heure quinze, c’est plus que suffisant –, ce sont des séries B ; ils manquent d’argent, ils doivent fait des entrées ; Tourneur travaille dans un art d’industrie, comme dit Louis Skorecki : il doit faire vite et bien. L’art naît de conquêtes, vit de lutte, meurt de liberté … Si l’on prend Pendez-moi haut et court (Out of the past), Kirk Douglas en fait trop, Mitchum pas assez (comme toujours), et Tourneur ne fait pas assez durer le plaisir au Mexique, pays riche encore de son exotique sauvagerie. Le film fait une heure quarante, un classique français na pas besoin de tant de temps.
Car Tourneur peut tout faire en un quart de temps. En quelques semaines en 1941, il découvre Gregory Peck et décrit le sort de partisans soviétiques qui luttent contre l’invasion presque extra-terrestre de la barbarie nazie : c’est Jours de gloire. Ma femme, qui est ukrainienne, pleure en voyant ce film, qui est une splendide histoire d’amour et le meilleur film de propagande soviétique (et même communiste !) jamais tourné.
Tourneur est, à sa grande époque, renommé pour son cinéma d’horreur : il en maîtrise les paramètres, la musique, la lumière, l’atmosphère. Cet anti-intello se régale dans un genre où l’on peut interpréter à sa guise. Ce Français exilé est très sensible au sort des femmes (excellente femme pirate, qui voit l’héroïne mourir pour s’être trompée de grand amour !), des immigrés et des minorités raciales qui jouent un rôle déterminant dans tous ses films, comme la serbe Irina dans la célèbre Femme léopard.
Et ces immigrés, ces noirs, ces métis, ces haïtiens ajoutent au climat d’inquiétude qui assiège des Wasp déjà morts-vivants. Chez Tourneur, on bascule très vite dans l’inquiétude, dans le néant : il n’y a pas de réalité qui tienne, même pour les méchants, et c’est le mage noir lui-même, un clone d’ Aleister Crowley, qui se fait dévorer par un monstre mué en locomotive dans son meilleur film d’horreur.
La touche de Tourneur, qui évoque parfois un Mérimée ou un Gautier de l’image (élégance, froideur, ambiguïté), est lié bien sûr à son fameux montage elliptique, tant imité depuis, jusqu’à l’écœurement. Tourneur ne montre pas, il suggère. En cela c’est un classique français, un Racine, un Joubert, qui manie la litote et l’euphémisme comme personne. La scène de l’agression, dans Cat people, est insurpassable. On peut sans doute égaler, on ne pas dépasser un Tourneur en pleine forme. La scène du cimetière dans L’homme-léopard est aussi magnifique de sobriété et de classicisme torve. C’est toute l’horreur de la société moderne.
Tourneur réalise en 1955 un des meilleurs westerns de tous les âges avec mon cowboy préféré, Joel McCrea. C’est Wichita. L’ouverture du film est fabuleuse : on se croirait encore dans un film fantastique. Puis il bascule dans une tension magique, liée à la dénonciation, par les éleveurs, de l’excès autoritaire (pourtant très raisonné) de Wyatt Earp. La démocratie chaotique ne veut pas d’ordre, elle ne veut pas de régulation. Et elle cherche à liquider celui qui veut le ramener. C’est une fabuleuse leçon de politique, en une heure dix.
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