Thieulloy (de) Guillaume - mardi 03 mars 2009
justice, livres
Par un curieux clin d’œil, nous venions à peine de publier l’entretien avec Philippe Schmitt quand j’ai reçu un ouvrage sur un sujet, en apparence exactement contraire. Après la dénonciation du laxisme judiciaire venait la dénonciation de l’erreur judiciaire. Le livre en question se lit comme un roman. Il s’agit du « Calvaire de l’abbé Maurel ».
J’avoue à ma grande honte que je n’avais pas entendu parler de l’affaire avant de lire ce livre. Pour les lecteurs qui seraient dans mon cas, voici de quoi il s’agit. L’abbé Lucien Maurel était jusqu’au début des années 1990 directeur d’un collège catholique. À la suite de problèmes relationnels, des rumeurs délétères ont commencé à courir sur son compte. Le professeur avec lequel il était en désaccord ayant été élu maire de la commune, la situation s’est considérablement envenimée.
L’abbé Maurel a finalement été accusé de ce crime monstrueux que l’on appelle par antiphrase la « pédophilie » (et que plusieurs dans la caste politico-médiatique vantaient à haute voix, peu après mai 68…).
S’en suivirent un procès, vite réglé, et une incarcération de sept ans et demi.
Je n’ai évidemment aucun moyen d’apprécier si, dans le cas précis, il y a eu ou non erreur judiciaire. Mais plusieurs choses me semblent symptomatiques dans l’affaire, telle qu’elle est relatée dans cet ouvrage par l’abbé Maurel lui-même et par la chroniqueuse judiciaire Alexandra Lagarrigue. À première vue, il me semble bien que l’abbé Maurel a été victime d’une sordide erreur judiciaire. Mais, même si ce n’est pas le cas, nous pouvons prendre ce cas comme une impressionnante synthèse des vices actuels du système judiciaire.
Le premier élément tient à l’instruction exclusivement à charge. Comme dans l’affaire d’Outreau, le juge d’instruction a ici délibérément écarté tous les éléments à décharge. L’abbé Maurel a été accusé de viol dans des conditions ahurissantes. D’abord, parce que, physiquement, il n’était probablement pas capable de viol (un phymosis constaté par plusieurs experts l’en empêchait) ; ensuite, parce qu’il était censé avoir violé un adolescent… qui dormait, cette nuit-là, dans la même chambre qu’un autre (lequel ne s’est rendu compte de rien) !
Deuxième élément : la sérénité de la justice. On se gargarise d’indépendance de la justice. Mais, dans cette affaire, comme trop souvent dans les affaires pénales, la justice a manifestement été soumise à la fois à des pressions politiques (le maire de la commune semble avoir sollicité une instruction rapide et accablante) et surtout à des pressions médiatiques. Les journaux tenaient là un sujet « en or » : un prêtre pédophile, rien de tel pour vendre du papier !
Clou du spectacle, si j’ose dire : le jugement lui-même. Le prêtre en a pris pour 10 ans. Ce qui semble à la fois énorme si on songe à tous les doutes ressortant de l’instruction et dérisoire pour un crime aussi abominable que la « pédophilie ». Le procureur s’en est expliqué très simplement : « C’était 20 ans ou l’acquittement, on a pris la moyenne ! » Effarante transaction !
Je disais en commençant que cet ouvrage m’avait d’abord semblé aller dans un sens pratiquement opposé à celui de l’entretien avec Philippe Schmitt. En réalité, laxisme judiciaire ou erreur judiciaire révèlent la même chose. Nous ne pouvons plus dire, sinon ironiquement : « J’ai confiance dans la justice de mon pays ». Cette justice est trop faible devant l’opinion publique, les pressions politiques ou l’idéologie des juges.
Il est urgent que la France se dote à nouveau d’un système judiciaire digne d’un grand pays civilisé, où l’enquête se fait à charge et à décharge ; où le juge assume ses responsabilités sans se préoccuper des lynchages médiatiques ou des pressions politiques.
Cela devient d’autant plus urgent que, trop souvent, la justice pénale recourt désormais aux « lois d’exception » permettant de mettre des prévenus en garde à vue pendant des semaines sans même leur dire de quoi ils sont accusés.
Dieu sait que je ne suis pas de leur bord politique, mais, de ce point de vue, j’ai été scandalisé du traitement réservé aux présumés coupables de déprédations sur le matériel de la SNCF cet automne. La justice française ne se grandit pas avec de telles pratiques.
Un pays qui n’a pas confiance dans sa justice est un pays mûr pour toutes les violences et toutes les violations de la dignité humaine. Nous y sommes aujourd’hui…
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