Lance Pierre - dimanche 27 mars 2005
Monsieur le Ministre de la Maladie, Vous me pardonnerez de corriger ainsi votre titre officiel, mais il est évident que les services que vous dirigez ont tout à voir avec la maladie et rien à voir avec la santé. Or, on doit donner aux choses leur véritable nom, car, comme le professait Kong-Tseu (alias Confucius), la confusion dans le vocabulaire entraîne la confusion dans la pensée. J’ajouterai que celle-ci entraîne inévitablement l’incohérence dans l’action.
Aussi, puisque notre gouvernement s’efforce de réformer cahin-caha la société française, lui suggérerai-je cette réforme sémantique : donner à deux de ses ministères leur nom adéquat. Le Ministère de l’Écologie et du développement durable (anciennement Ministère de l’Environnement) deviendrait le Ministère de la Santé et de l’Écologie et celui qu’on nomme abusivement Ministère de la Santé deviendrait le Ministère de la Maladie, ce qu’il est réellement. Je ne doute pas que cette réforme rigoureusement gratuite ait d’immenses effets psychologiques et favorise dans le public une prise de conscience salutaire. Certes, rien ne va sans inconvénients, et il est probable que le titre de Ministre de la Maladie serait ressenti comme peu attractif par les hommes politiques de quelque ambition. Mais est-ce si important ?
Toutefois, cette suggestion n’était qu’une incidente et elle n’est pas le but essentiel de ma lettre. Je voulais surtout vous parler de l’une des mesures que vous avez prises dans le cadre d’une énième réforme de la Sécurité Sociale, promise comme les précédentes au plus cuisant échec. Il s’agit de la demande faite à chaque assuré social de se choisir un « médecin traitant ».
Il est interdit d’obliger
Le fait que cette mesure ait été décidée par souci d’économie me laisse quelque peu songeur, et je crains que les prévisionnistes de votre ministère aient mal calculé son coût et leur coup. Ma première réaction fut de m’insurger contre l’obligation d’avoir à se choisir un médecin. Personnellement, je n’ai pas consulté de médecin depuis cinquante ans et suis bien décidé à continuer de la sorte jusqu’à mon dernier souffle. (Une prime accordée par la Sécu pour chaque année sans consultation ni soin – un « bonus » en quelque sorte – serait d’ailleurs une forte incitation à la responsabilisation des assurés sociaux.)
Mais, en recevant la circulaire de ma CPAM, j’ai constaté que le texte indiquait : « Vous êtes invité à choisir librement un médecin traitant… » Nous sommes INVITÉS seulement. Bien ! Il n’est donc pas théoriquement porté atteinte à la liberté du citoyen. Cependant, êtes-vous sûr, Monsieur le Ministre, que tous les assurés sociaux vont l’entendre ainsi ? N’eût-il pas fallu insister davantage, tant dans le texte de la circulaire que dans vos déclarations télévisées, sur le caractère absolument FACULTATIF de ce choix d’un médecin ? D’autant plus que la circulaire est accompagnée d’une « déclaration de choix » sur laquelle le nom du médecin doit être indiqué, ainsi que d’un imprimé spécifiant que l’assuré ne l’ayant pas envoyée avant le 1er juillet 2005 pourrait voir ses remboursements réduits.
Il s’agit là d’un embrigadement sous pression parfaitement intolérable dans un État de droit et que le Conseil de l’Europe ne pourra pas accepter. D’autre part, compte tenu du fait qu’environ 20 % de nos concitoyens n’ont pas de médecin attitré et consultent rarement, sinon jamais, je crains que le nombre des consultations ne fasse immédiatement un bond de plus de 15 %, ce qui rendrait aussitôt abyssal le déficit que vous essayez de combler. Si l’on ajoute à cela que, en application des méthodes éprouvées du célèbre Docteur Knock, quiconque va voir un médecin a les plus fortes chances d’être déclaré malade, je subodore que vos mesures dites « d’économie » vont faire le flop le plus retentissant que l’on ait jamais entendu, même si les lecteurs de la présente lettre ouverte auront été avertis par mes soins que rien ne les oblige à remplir cette déclaration. Car je doute qu’aucun de mes confrères de la « grande presse » ne songe à les informer aussi exactement que je le fais ici. Votre prédécesseur ayant déjà été effacé par une vilaine canicule, il serait fâcheux que vous soyez vous-même descendu en flammes par une méchante poussée de fièvre budgétaire.
Dans l’espoir que vous saurez conjurer le mauvais sort, je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre de la Maladie, l’assurance de ma considération la plus attentive.
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