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Jean-François Revel va me manquer


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Milliere Guy - mercredi 10 mai 2006


La mort, cela ne s’apprend pas… À partir du moment où on ne croit pas à un au-delà ou à une réincarnation, il ne reste plus qu’à accepter le néant ». Je relisais récemment cette phrase de Jean-François Revel. Je le savais malade, hospitalisé. Je m’attendais à une terrible nouvelle : elle est tombée. Plus on avance en âge, et plus la mort devient une compagne qu’on ne peut faire autrement que regarder en face. On sait que le jour viendra et que la vie est une aventure qui finit mal pour chacun de nous. Ce qui compte est sans doute ce qui reste quand le parcours est achevé.

Jean-François Revel laisse une œuvre immense. Je vois en lui le dernier des très grands penseurs français. Sa culture était immense comme devrait l’être celle de quiconque entend se donner les moyens de penser le monde avec pertinence. Rien ne lui était étranger, ni la philosophie ancienne ni la littérature, ni l’histoire des cultures ni la pensée économique. À la différence de tant de gens qui dissimulent leurs lacunes sous un style abscons et inutilement complexe, Revel, qui savait presque tout, avait su épurer son écriture, la rendre souple, limpide, brillante. Lorsqu’il se faisait polémiste, il savait viser juste et frapper là où la frappe serait définitive. Le premier de ses livres que j’ai lu était « Ni Marx ni Jésus », et cette lecture a été pour quelque chose dans les liens que j’ai commencé alors à nouer avec l’Amérique. Je me suis imprégné, moi qui ai eu initialement une formation littéraire, de son « Histoire de la philosophie », et j’y ai trouvé l’explication la plus limpide et la plus incisive (avec celle donnée par Friedrich Hayek) des dangers inhérents au rationalisme cartésien. Vinrent ensuite les très grands livres : « La tentation totalitaire », « Comment les démocraties finissent », « La connaissance inutile ». Je n’ai cessé de les relire. La tentation totalitaire dans les faits, n’a cessé de planer au-dessus de l’humanité et les intellectuels continuent à y succomber en grand nombre. Elle change seulement de masque et il faut une vigilance de chaque instant pour échapper à ses pièges. Les démocraties ne sont pas mortes, mais les raisons pour lesquelles elles risquaient de mourir voici un quart de siècle sont toujours présentes.

Le communisme n’est pas mort et l’islamisme vient naître dans les décombres. La pusillanimité de ceux qui font la cour aux tyrans reste ce qu’elle était alors, les réactions imbéciles face à George Bush aujourd’hui valent bien les réactions ineptes vis-à-vis de Ronald Reagan à l’époque. Comme je ne cesse de le constater en lisant la grande presse ou en regardant la télévision, la connaissance est toujours inutile. Il m’arrive même d’être triste de constater que tant de savoir disponible ne fait pas reculer la stupidité. En espérant que cela leur permettra de trouver une lueur de clarté qui, peut-être, changera leur existence et leur permettra d’être libres, je continue à demander à mes étudiants à l’université de lire Revel. Les livres plus récents restaient d’une identique et impeccable qualité, Revel n’y ménageait rien ni personne, un peu désabusé de voir que décidément la France ne changeait pas, mais plus déterminé que jamais à dire ce qui doit l’être et à dénoncer, par exemple, « L’obsession anti-américaine » qui continue à habiter tant de Français comme une incurable maladie de l’âme.

Comme pour payer un petit fragment d’une dette envers lui, j’ai dédié à Jean-François Revel deux de mes livres. Nous avons échangé une correspondance et quelques déjeuners dans les meilleurs restaurants de la capitale. Jean-François Revel n’était pas seulement un grand penseur, un homme que je pouvais humblement appeler « mon maître », il n’était pas seulement un homme d’une immense culture, c’était aussi un amateur de gastronomie, quelqu’un qui considérait la haute cuisine comme un art, quelqu’un qui aimait vivre, passionnément. Il savait à quel point le combat des idées était devenu difficile en la France crépusculaire d’aujourd’hui : cela le rendait humble et profondément bienveillant à l’égard de ceux qui, comme moi, continuent de se battre. « L’important, c’est d’essayer », m’avait-il dit lors de notre dernière conversation, voici quelques mois. Je vais essayer encore, et en écrivant mon dernier livre sur la France, je me remémorai des pages entières de Revel. Il va beaucoup me manquer…


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