Lassieur Pierre - dimanche 10 avril 2005
Jamais pape n’avait joui d’une aussi colossale popularité, due à la rencontre avec la télévision d’un homme exceptionnellement doué pour séduire les foules. Encore cela n’aurait-il pas suffi. S’il était resté au Vatican, la télévision ne serait que rarement venue l’y chercher. Il faut aux médias des évènements. Jean-Paul II a donc créé l’événement en voyageant : une centaine de voyages apostoliques. Déjà, avant lui, Paul VI en avait eu l’idée, mais la dizaine de voyages qu’il avait faits ne l’avaient pas rendu populaire pour autant : son caractère, trop sévère, n’était pas assez chaleureux. Cependant la popularité de Jean-Paul II a quelque chose de mystérieux, puisqu’il n’a pas hésité à contrarier le grand public dans le domaine auquel il est le plus sensible, la morale. Ne lui a-t-on pas reproché, à gauche, de n’avoir rien changé à la doctrine de l’Église relative à la sexualité ? Sans doute même, ses détracteurs ont-ils été impressionnés par son inflexibilité. S’il avait cédé, s’il avait accepté des compromissions, cela aurait certainement plu, mais ceux-là même à qui cela aurait plu l’auraient probablement moins respecté. Attendait-on de lui qu’il couvrît de son autorité un laxisme sans précédent depuis des siècles ? Était-il imaginable qu’il approuvât l’avortement ? Sa plus grande réussite a toutefois été d’ordre politique. Servi par sa nationalité polonaise, il a joué avec beaucoup de courage un rôle décisif dans la désintégration de l’Union soviétique et dans la libération de l’Europe de l’Est. C’est sans doute ce rôle qu’on a voulu lui faire payer en armant contre lui le Turc qui a essayé de le tuer en mai 1981. On voit que l’action politique d’un pape n’avait pas besoin du territoire des États pontificaux, disparus en 1870. Au contraire, c’est parce qu’il n’avait pas d’intérêts matériels de l’Eglise à protéger que Jean-Paul II a pu agir avec une telle efficacité. On ne saurait dire, en revanche, qu’il ait été un pape métaphysicien.
De l’œcuménisme à l’irénisme
S’il a donné un grand élan, particulièrement à la jeunesse, cela a été grâce à des rassemblements de foules et aux mouvements affectifs qui parcouraientces foules. La psychologie des foules est plus sommaire que celle des individus.On n’entre pas devant elles dans l’examen détaillé que requiert une connaissance profonde des questions. On peut donc se demander si l’influence spirituelle de Jean-Paul II n’est pas un peu à fleur de peau et si les discours qu’il adressait aux foules n’ont pas encouragé surtout la foi du charbonnier. Il aimait le grandiose. On l’a qualifié d’athlète de Dieu. À lui seul, il a béatifié et canonisé plus de vénérables personnages que l’ensemble de ses prédécesseurs depuis le concile de Trente au XVIe siècle. Son but était de rendre la sainteté plus proche de nous. Toutefois était-il souhaitable de mettre sur le même pied des saints « ordinaires » et quelques mystiques extraordinaires, tels saint François d’Assise, le curé d’Ars ou saint Jean Bosco, qui nous ont introduits aux portes du monde invisible ? D’autre part, il s’est attaché à développer l’œcuménisme. En 1986, à l’occasion de l’année internationale de la paix, il a réuni à Assise des représentants de toutes les religions. Quinze ans plus tard, en voyage au Kazakhstan, pays musulman où le nombre des catholiques est infime, il a déclaré qu’il respectait l’islam. Il est résulté de ces efforts des relations moins conflictuelles, au niveau officiel, entre les différentes religions. N’en est-il pas résulté aussi pour quelques-uns une certaine indifférence ? Si toutes les religions sont bonnes, ne peut-on voir disparaître la conviction selon laquelle le christianisme est la seule vraie ? Enfin, sa longue maladie a été une nouvelle preuve de son courage. Au fur et à mesure que ses forces déclinaient, tandis que certains admiraient le don qu’il faisait de sa souffrance à Jésus-Christ, d’autres, pensant qu’il n’était plus en état de gouverner, murmuraient qu’il ferait mieux de démissionner. Lui a tenu jusqu’au bout et sa mort, somme toute assez rapide à partir du moment où ses fonctions ont brusquement chuté, a montré que c’était lui qui avait eu raison. Tout le monde s’est retrouvé dans le chagrin de la perte de ce grand homme.
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