Bonnal Nicolas - vendredi 01 juillet 2011
euro
Nous sommes quelque part entre l’espace et le temps, sur la côte andalouse. Il fait quarante degrés à Grenade, mais il fait 19 degrés sur la côte. On se croirait au Pérou, pays du courant froid et de la brume perpétuelle. Car l’eau est glacée et il y a un brouillard à couper au couteau. C’est cela le réchauffement climatique : pas de Gulf Stream, une eau à quinze degrés et une superbe et belle brume pour attirer les touristes.
Des touristes, il n’y en a d’ailleurs pas, même fin juin. Et il y a du logement vide un peu partout. On veut louer, on veut vendre, et on ne sait à qui. On a construit tellement de logements ici… Il y a eu le boom Franco, puis le boom Europe (années 80) puis le boom euro, puis le boom ladrillo (la brique, en espagnol). Maintenant il y a le krach dont le règne ne connaîtra pas de fin. Le même T3 qui vaut un demi-million à Menton vaut ici 120 000 euros ; mais on peut négocier… On peut trouver à soixante-dix mille euros (précipitez-vous !) Après, il faut tenir bon dans ce désert humain. Après il faut que l’immeuble vidé de son pueblo paie ses charges, qu’il y ait de l’eau, de la lumière, et que la mairie, qui est en faillite comme toutes les « communautés » et les provinces autonomes créées par les socialistes, assure le minimum. L’Espagne ne fait plus la sieste, l’Espagne se meurt. C’est un pays de zombies, où l’on erre péniblement. Elle avait échappé à Napoléon, elle avait échappé à la Grande Guerre, elle avait échappé à Hitler, elle n’a pas pu échapper à la monnaie inique.
La brume est là, la brume écrase : il faut dormir, en attendant la fin de l’euro, de l’Euroland, qui a créé toute cette horreur à visage humain, cette Espagne couverte d’éoliennes immobiles, de territoires protocolaires, de friches inachevées, d’hallucinés chalets : un vertedero à l’air libre, une poubelle à l’air libre. L’Europe est devenu un dépotoir comme le monde tout entier, puisque partout il faut de l’autoroute, puisque partout il faut de l’immobilier, de la supérette, du parking et puis de l’autoroute, et puis de la station-service, et puis du McDo (2, 35 euros le verre plastifié de Coca-cola ? j’envoie promener la vendeuse : la canette vaut 1,10 euros chez le petit kiosquier du coin).
Un vieux bar à tapas couvert de photos nostalgiques des années 70 nous apprend qu’un plat de jambon et de fèves valait 3,41 euros en 2002, soit 200 pesetas. Il en vaut 7,50 ici et maintenant, et le barman ne le voit même pas. Ils sont des millions, les petits endroits comme celui-là, devenus trop chers pour toutes les bourses. Les jeunes ne peuvent plus se loger et les vieux ne peuvent plus déjeuner. Au Supersol du coin, on voit les vielles dames et les bonnes sœurs acheter de maigres tranches de jambon, quelques yoghourts et cinq litres d’eau minérale. On s’est calmés depuis l’époque de la transition et de la movida. E viva España !
Ce qui frappe aussi, c’est la disparition de l’automobile. A 1,50 euro le plein (je l’ai connu à 80 centimes !), on a calmé les vocations. On achète moins de voitures qu’il y a quarante ans ; comme en France, d’ailleurs… En Amérique, Detroit a disparu comme l’avait prédit en 1947 Henry Miller dans son excellent Air-conditioned nightmare. Mais entre-temps, pour satisfaire au pétrole, à la bagnole, on aura détruit, souillé et recyclé tous les paysages. On aura construit des cimetières de maisons, de voitures, de nature (les parcs nationaux). Et ce modèle économique, comme l’avait prévu Madame Peel dans un excellent épisode de Chapeau melon, va disparaître, comme l’Europe des sous de Bruxelles, et comme la France que Sarkozy va achever de ruiner pour satisfaire ses potes du FMI et de Goldman Sachs.
Tout de même une température de l’air à 19 degrés et une température de l’eau à quinze degrés, fin juin, dans le sud de l’Espagne, devant 600 000 maison vides et des tumbonas (ce transats sur lesquels mes contemporains apprennent à mourir, et qui sont bien nommés : des tombes…), c’est presque un plaisir de gourmet, d’esthète, de néronien non fatigué qui pensait que déjà la connerie humaine avait tout dit, tout fait. Mais non : le con est comme le contribuable, la seule ressource inépuisable de cette Europe d’avachis.
La crise, les opportunités ? Je voulais montrer Cadix et Tartessos, plus vieille cité d’occident, à ma femme : mais entre le bus et les pensions exorbitantes (80 euros, j’ai connu à 10 ; l’euro les a rendus gourmands), cela reviendrait à 400 euros les trois jours. Bienvenus dans l’Europe en crise ! Quant au reste, tout est dans Job, comme d’habitude :
Et il habitera des villes ruinées, des maisons que personne n’habite, qui vont devenir des monceaux de pierres. (Job, 15, 28)
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