Bonnal Nicolas - vendredi 04 mars 2011
cinema
Je me demande ce que peut signifier un personnage comme John Wayne pour la jeunesse d’aujourd’hui. Rien, sans doute, comme Montaigne ou Rabelais, Ravel ou Debussy ; il fait partie de ces classiques qu’il ne faut pas réveiller.
En outre, Wayne n’est pas dans l’air du temps : il est aussi marginal que, par exemple, le Kipling de « Tu seras un homme mon fils ». Il incarne cet homme viril, fuerte, formal y feo, comme il disait de lui-même en espagnol (langue maternelle de deux de ses femmes, et d’ailleurs langue maternelle, finalement, du western, comme de la guitare et de l’Amérique taurine), qui n’a plus grand-chose à nous dire. Enfin, croit-on.
Longtemps je n’ai pas été fan de Wayne : ce ne sont pas les soirées d’Eddy Mitchell qui m’y aidaient. Je le suis devenu à force de le fréquenter c’est-à-dire de le découvrir. Wayne, ce sont cinquante ans de carrière à l’âge d’or du cinéma, ce sont 200 rôles, c’est 200 fois un leading actor (Wayne c’est le Chef, et c’est mal vu depuis longtemps : on aime les « rich and famous », mais on n’aime pas les chefs ; on se contente des coachs), et c’est surtout un étonnant personnage, multiple ; complexe, plastique, mouvementé, un cowboy baroque en quelque sorte.
Il faut aimer le John Wayne jeune, celui des années 30, lorsqu’il tourne avec Walsh la Piste des géants ou Dark command, ou qu’il multiplie les apparitions surprises, digne de Tintin ou d’un héros de bande dessinée héroïque, dans les films de Bradbury par exemple. On découvre alors un athlète olympique qui saute à pieds joints sur son cheval, tombe en pleine course d’un chariot lancé à toute allure, plonge trois fois à cheval dans le même lac, nage et se repêche, soulève sa femme d’une seule main et assomme de quelques justes coups de poing une armée d’opposants. C’est un Wayne de l’enfance de l’art, étonnant, amusé, incroyable sportif. Il n’est pas feo, laid, il est beau gosse, encore mince, il supplante tout le monde d’une tête.
Il y a aussi le Wayne des 40 ans, qui peu à peu devient senior au sens romain. Là, notre grand personnage se fait discret, élégant, racé, dans ce beau film fordien sur la navigation ou dans l’inoubliable Fort Apache où il laisse le pas à Henry Fonda. Il a raison d’ailleurs, Fonda danse comme personne, et il joue le rôle inestimable et difficile de l’imbécile respectable. Dans sa grande carrière, Wayne a toujours la délicatesse, le talent, l’intelligence de laisser ses « supporting actors » s’exprimer le mieux qu’ils peuvent. Il les met en valeur, c’est un vrai patron de plateau, et c’et pourquoi il nous permet de découvrir et de redécouvrir de fabuleux seconds rôles comme Ward Bond ou Andrew McLaglen, eux-mêmes enfants chéris de l’initié John Ford.
Un des tournants de sa carrière est Red river, la rivière rouge, mon western préféré, sinon le plus redouté, œuvre du troisième grand de la trinité hollywoodienne, Howard Hawks. Ici Wayne devient fou et vieux ; il veut tuer tous ses hommes mutinés, se trompe d’itinéraire, refuse d’écouter qui que ce soit, et veut même tuer son fils adoptif (exceptionnel et silencieux Monty Clift) ; bref il crée l’antihéros en 1952 et il assume tous les risques. Il est sauvé par une discussion avec une femme amoureuse de Clift et qui lui rappelle son amour de jeunesse.
Il est sauvé par une femme : ce n’est pas la première fois. Wayne n’est pas le grand amoureux lyrique et romantique ; il est plus que cela, il est transi et transitif, un ami et un confident des femmes, un spécialiste des amours ratées (le secret de la Prisonnière du désert), et c’est le contact amical plus qu’amoureux avec la femme (voir Fort Apache ou bien sûr Dark command, où il devient l’ami de son ex-fiancée mariée à un truand) qui le civilise, le canalise, le « formalise ». Il est sauvé de son fanatisme raciste dans la Prisonnière du désert par la petite Nathalie Wood qui sauve son âme en même temps qu’il la saisit dans ses bras comme une fleur. De ce point de vue Wayne vaut plus bien que tous les American lovers réunis ; et je le vois plus moderne que bien de nos contemporains fatigués de le poursuivre dans leurs bottes de Tom Pouce.
Une des clés pour comprendre ce paradoxal humilié est bien sûr L’homme qui tua Liberty Valance. C’est lui qui tue le monstre, la bête immonde du western, mais c’est l’avocat qui recueille les fruits de son acte et la belle fiancée. Et il est l’homme qui va devenir personne, alors qu’il était l’ouest à lui seul. Un demi-dieu devenant un absent, étrange destinée. Vous avez dit décalé ?
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