Lance Pierre - samedi 06 mars 2004
Il est de bon ton à droite de considérer José Bové comme un trublion gauchiste, ennemi juré du libéralisme, donc personnage peu recommandable qui « rougit » tout ce qu'il touche. Quant à moi, je me méfie comme de la peste des colleurs d'étiquettes, à quelque clan qu'ils appartiennent. Ce qui m'intéresse chez un homme, c'est le courage qu'il met à défendre ce qui est juste, et peu m'importe alors qu'il soit catholique ou athée, capitaliste ou socialiste, royaliste ou républicain. Personne n'est parfait, et beaucoup d'humains se croient encore tenus de se réclamer d'une idéologie ou d'une doctrine, ce qui est sans doute le plus sûr moyen de raisonner de travers. Mais quelque chose me dit que cela va passer de mode au cours du xxie siècle, et que les hommes vont apprendre peu à peu à tenir compte des faits plutôt que ressasser des théories.
Il se peut que José Bové soit socialiste, bien que je l'aie jamais entendu le dire lui-même. Je le tiens plutôt pour un anarchiste. Il est vrai que beaucoup d'anarchistes se disent de gauche, ce qui est idiot, l'anarchisme rejetant par définition tous les systèmes de pouvoir, quelle que soit leur couleur.
Certes, José Bové n'a pas toujours raison. Mais il a aujourd'hui raison absolument dans son combat contre le fipronyl, (molécule constituant le Regent et le Gaucho), jugé nocif depuis 1993. Et je suis en complet accord avec lui et la Confédération paysanne lorsqu'ils exigent l'arrêt immédiat de l'utilisation de ce neurotoxique qui tue les abeilles et qui altère la santé des cultivateurs imprudents qui l'utilisent, de même que celle des apiculteurs. Et peut-être même la santé des consommateurs de miel, ce dont personne ne parle, ce qui n'est pas fait pour me rassurer. On remarquera d'ailleurs que, dans ce combat, Philippe de Villiers et José Bové se retrouvent côte à côte, alors qu'ils sont loin d'être du même bord. Moi qui ne suis ni du bord de l'un ni du bord de l'autre, je me range volontiers à leurs côtés, et j'espère que tous les Français de bon sens feront de même, sans se soucier des « étiquettes ».
Pour la santé : union sacrée !
L'utilisation de ces toxiques est l'un des nombreux scandales sanitaires qui déshonorent les sociétés modernes. Les producteurs et distributeurs de ces poisons sont évidemment coupables. Ils viennent d'ailleurs d'être mis en examen. Mais que penser d'un État qui a laissé faire et demeurait inerte alors que les apiculteurs sonnaient l'alarme depuis huit années déjà ? Et voici que M. Hervé Gaymard, ministre de l'Agriculture, ayant pris enfin conscience de la gravité de cet empoisonnement public, ose surseoir pendant une année encore, sous prétexte que des sacs de semences empoisonnées ont été stockés ! Eh bien qu'on les brûle ! Aux frais de leurs producteurs, à titre d'avertissement envers les industriels voyous qui seraient tentés de remettre des substances nuisibles en circulation. Qu'on les brûle donc en même temps que ces farines animales dont il existe encore des entassements mal protégés, alors que les pluies entraînent leur virulence vers les nappes phréatiques. On devait alimenter des cimenteries avec ce combustible tout trouvé. Je n'ai pas eu confirmation que cela ait été fait en proportion suffisante. C'était pourtant aussi une urgence.
Certains désapprouvent les façons « musclées » de José Bové. Mais que proposent-ils comme autre type d'action efficace contre la froide monstruosité d'une administration étatique sclérosée, dans un prétendu « pays des droits de l'homme », où jamais l'on ne demande l'avis des citoyens sur quelque décision que ce soit, où le référendum est devenu un frère jumeau de l'Arlésienne et où près du quart des électeurs est privé de députés ? Je fais ici allusion au Front National, dont je n'aime guère le substrat idéologique, mais qui n'en est pas moins représentatif en de nombreux domaines du sentiment profond des Français...
Aussi terminerai-je sur cette anecdote, dont certains de nos lecteurs se souviendront peut-être, puisqu'elle fut télévisée : lors d'un salon auquel participait la Confédération paysanne, une brave citoyenne s'approche du stand derrière lequel se trouve José Bové, pour le féliciter de son action. Puis elle se déclare membre du Front National et ajoute, avec une réjouissante naïveté : « Vous êtes sans doute un de nos sympathisants ? » Quelque peu éberlué, mais demeurant impassible et courtois, José Bové réplique : « Non, non, pas vraiment ». J'espère qu'il a compris ce jour-là, et la dame également, que lorsque la patrie est en danger, c'est-à-dire aujourd'hui la santé du peuple, il faut savoir mettre les étiquettes au fond du tiroir et constituer l'union sacrée
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