Artur du Plessis Laurent - mardi 18 décembre 2007
libye
« J’ai fait ce que j’ai cru devoir faire, c’est-à-dire éviter à toute force un affrontement entre le monde musulman et le monde occidental » dit Nicolas Sarkozy vendredi dernier à Bruxelles, au sujet de la visite de Muammar Kadhafi en France. Le président de la République est fondé à poser le problème en termes aussi globaux : durant ses cinq jours sur le territoire français, le dictateur libyen adressa des symboles revanchards contre l’Occident aux musulmans du monde entier. Et au-delà, toute l’Afrique - que le « Guide de la révolution » inonde de ses capitaux - s’en enivra.
Lors de son séjour en France, il n’y eut pas une journée sans qu’il régalât son public international d’un geste ou d’une parole humiliants pour ses hôtes. Menton haut, regard méprisant, il posa en conquérant musulman visitant ses nouvelles possessions, plantant sa tente à l’hôtel Marigny, à côté de l’Élysée.
Il arriva au palais présidentiel avec 35 minutes de retard, en gandoura. Il regarda les caméras d’un œil sardonique, poing gauche levé, tout en serrant la main du président de la République. Interviewé sur France 2, il prétendit n’avoir pas parlé des droits de l’homme dans ses rencontres avec Sarkozy.
Claude Guéant, secrétaire général de l’Élysée, démentit : « À deux reprises, le président les a évoqués. »
À l’UNESCO, devant des représentants des États africains et maghrébins, Kadhafi s’interrogea sur « ces droits qui seraient violés en France, sur ce qui fait que des jeunes brûlent des voitures en banlieue. » Il lança : « Avant de parler des droits de l’Homme, il faut vérifier que les immigrés bénéficient chez vous de ces droits. » Ovations… Bernard Kouchner ayant jugé ces propos « pitoyables », le ministre libyen des Affaires étrangères, Abdelrahman Chalgham, se moqua de son homologue français : « Je ne peux m’empêcher de rigoler quand je l’entends. »
Le week-end précédant sa venue à Paris, au sommet des chefs d’État d’Afrique et d’Europe de Lisbonne, Kadhafi avait trouvé « normal que les faibles aient recours au terrorisme » et estimé que les « anciennes puissances coloniales devaient dédommager les peuples colonisés. » Les Européens n’avaient pas bronché.
La jeune Rama Yade, secrétaire d’État aux droits de l’homme, trouva les mots justes : « Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou pas, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort. » Désaveu sec de Guéant : « Rama Yade n’est pas en service commandé de l’Élysée. »
La dégradante visite de Kadhafi est le prix de la libération des infirmières bulgares. Et de l’accès des entreprises françaises aux richesses de la Libye, cet eldorado aux immenses réserves de pétrole et de gaz. En 2003, la Libye - dont les troupes s’étaient heurtées aux nôtres au Tchad dans les années 80 - a reconnu sa responsabilité dans les attentats de Lockerbie en 1988 et du DC-10 d’UTA en 1989. Et renoncé au programme de fabrication des armes de destruction massive ainsi qu’au terrorisme.
Elle est sortie de 15 ans d’embargo, affamée d’infrastructures, d’équipements et d’armements, qu’elle a de quoi payer rubis sur l’ongle. Aussi, 200 patrons du MEDEF étaient-ils aux pieds du tyran, à l’hôtel de Lassay, le 11 décembre. 10 milliards de contrats ont officiellement résulté de sa visite, dont 3 de sûrs. Dassault va enfin pouvoir exporter des Rafale - une quinzaine - ce qui pourrait inciter les pays environnants à en acheter. 21 Airbus et un réacteur nucléaire ont été vendus…
« Il faut parler à tout le monde », dit Nicolas Sarkozy, a fortiori à Kadhafi, parrain repenti du terrorisme, qui combat les intégristes islamistes d’Al-Qaida. Mais cela n’empêche pas le satrape libyen de professer un fort revanchisme musulman antioccidental. Autre motivation sarkozyenne : il faut occuper le terrain économique, face aux Européens, Américains, Chinois… Voilà le drame de l’Occident : il abdique toute dignité pour un contrat commercial.
Pour les désinhiber, Kadhafi dit aux chefs d’entreprise : « Il faut séparer la politique et le bizness. » Ils n’ont guère à se faire prier. Cela n’est pas anodin. Bat Ye’or, spécialiste anglaise de l’Islam de renommée internationale, a montré, dans son ouvrage « Eurabia : l’axe euro-arabe » (Éditions Jean-Cyrille Godefroy)* comment, depuis plus de trois décennies, l’Europe fait allégeance au monde arabe : « Elle sacrifie son indépendance politique et ses valeurs culturelles et spirituelles en échange de garanties - quelque peu illusoires - contre le terrorisme et d’avantages économiques que lui dispensent les pays arabes. »
*12 rue Chabanais 75002 Paris
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