Rouxel Jean - samedi 07 février 2004
Henri Grouès, 91 ans, « frère Philippe » chez les Capucins, dit l’Abbé Pierre pour tous les Français, est aussi, depuis cinquante ans, le premier de nos imprécateurs politiques. Il connaît d’ailleurs fort bien la vie politique pour avoir lui-même siégé, entre 1945 et 1951, à l’Assemblée nationale, comme député MRP de Meurthe et Moselle.
Avec une sincérité que nul ne lui conteste, il dénonce inlassablement le scandale que constitue l’étalement d’une misère qui contraste avec un autre étalement, celui des richesses. Et, avec ses compagnons, il s’efforce de rassembler des moyens pour venir en aide au plus grand nombre possible de ceux qui viennent frapper à la porte de ses refuges.
Jusque-là, rien à dire. Son combat est juste, même si les chiffres qu’il avance pourraient être critiqués (« 3,7 millions de personnes survivent en France avec moins de 579 euros par mois »…). Et son œuvre charitable inspire évidemment le respect. Mais son discours - celui qu’il a prononcé dimanche dernier sur l’esplanade du Trocadéro à Paris, comme celui qu’il tenait déjà le 1er février 1954 - est avant tout politique. Il s’adresse aux élus, à ses ex-collègues politiciens, et il somme ses interlocuteurs de se mobiliser pour faire pression à leur tour sur les élus. Pour que soit mise en œuvre « une autre politique ». Sur laquelle il reste assez flou mais dont on peut néanmoins deviner les contours.
L’Abbé Pierre se veut en particulier le chantre du logement social. Qu’il tient pour un nouveau droit-de-l’homme. Pourtant, depuis cinquante ans, cette politique dite de logement social a mobilisé des ressources considérables, largement prélevées autoritairement sur les revenus des Français. Près d’un ménage sur deux, bientôt, sera logé dans un logement dit social. Et comme toujours quand on est dans un système de redistributions, plus grande est l’offre, plus forte est la demande. Et plus on demande, plus il est difficile de satisfaire à l’offre…
Une autre politique du logement serait possible, qui libérerait les terrains à bâtir, alors que la plupart des communes les bloquent, qui allégerait les contraintes d’urbanisme, qui favoriserait la productivité et libéraliserait le marché. Faisant donc confiance à l’efficacité du droit de propriété. L’Abbé Pierre est un idéologue partisan au contraire d’abolir le droit de propriété.
On aura noté que Jacques Chirac, qui reçoit fréquemment l’Abbé, s’est déclaré une nouvelle fois partisan de la réquisition de tout logement vacant. Dans le but sans doute de profiter un peu d’une si enviable notoriété…
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