Baudouin Pierre - dimanche 18 décembre 2005
Voici quelques jours, le Haut Comité pour l’Éducation a connu une de ces innombrables tempêtes dans un verre d’eau qui font le charme de la vie administrative et législative de ce pays. Ce HCE a été mis en place par la loi du 23 avril 2005. Le moins que l’on puisse dire, c’est donc qu’il n’aura pas été long à montrer son vrai visage. Ce « bidule » est censé prendre la suite du Conseil national des programmes et du Haut conseil de l’évaluation de l’école. Je ne doute pas que le lecteur ne soit enchanté des noms fleuris de ces organismes tutélaires veillant sur notre bien-être. Peut-être quelque esprit mal intentionné pourra-t-il s’interroger furtivement sur les raisons du désastre éducatif français, alors que tant de gens si compétents travaillent dans tant d’organismes aux noms si ronflants pour alphabétiser nos enfants… En tout cas, le HCE avait nommé par décret élyséen le mathématicien Laurent Lafforgue dans son sein. Ce dernier, né en 1966, est l’un des plus brillants sujets des mathématiques françaises : médaille Fields 2002 (l’équivalent du Nobel pour les maths), élu à l’Académie des sciences en 2003… Une carrière sans faute. Sauf que cet énergumène a eu le front de s’intéresser au sujet du « fromage » où il était nommé par les bonnes grâces chiraquiennes. Et il a constaté les ravages du « pédagogisme » des dernières décennies. Plus grave encore, il semblait tout ignorer des habitudes de l’administration française en général, et de l’administration éducative en particulier. Par voie de conséquence, lorsqu’il fut convié à un groupe de travail ayant pour mission principale d’écouter quelques uns de ces experts autoproclamés qui sévissent un peu partout, il interrogea le président du HCE, Bruno Racine, également en charge du Centre Georges Pompidou, sur les critères de choix de ces experts, signalant que ses récentes lectures l’amenaient aux plus expresses réserves quant aux qualités des experts pédagogiques de l’Éducation nationale. Et il ajouta ce mot : faire appel à ces experts pour analyser la situation de l’enseignement en France, c’est « comme si nous envisagions de faire appel aux khmers rouges pour constituer un groupe d’experts pour la promotion des droits humains » ! Ce message, que son auteur avait naïvement imaginé pouvoir rester confidentiel, fut naturellement rendu public et conduisit à sa démission à la fin du mois de novembre. Ce cas-limite (et cet épiphénomène) est riche d’enseignements. Tout d’abord, il montre à quel point il est illusoire de prétendre réformer l’administration sans la connaître. La naïveté de Laurent Lafforgue est sympathique, mais on ne peut s’empêcher de se demander comment il a pu ignorer que son mail serait diffusé et qu’à une convocation administrative, on défère administrativement, sans répondre sur le fond… Elle montre également avec quelle facilité les réseaux dirigeant notre administration expulsent ceux qui arrivent par hasard à des postes à responsabilité : le HCE est un organisme-clé dans le dispositif éducatif soviétoïde que nous subissons. Lafforgue y est manifestement arrivé sans que personne ne se rende compte qu’il pouvait se pencher sur le mécanisme d’apprentissage des savoirs fondamentaux. Ses employeurs devaient estimer qu’il était une sorte de savant fou, incapable de se pencher sur l’apprentissage de la lecture… Ce hasard aurait pu être funeste au tranquille labeur du HCE, mais tout est rentré rapidement dans l’ordre. Nommé le 26 octobre, le mathématicien était « démissionné » le 21 novembre ! On voit ainsi à quel point un petit groupe d’experts autoproclamés peut facilement diriger une administration aussi lourde que l’Éducation nationale. Et l’on voit, par contraste, ce qu’il faudrait à l’Éducation : la liberté des programmes, la fin de l’obligation scolaire jusqu’à 16 ans (sur laquelle Dominique de Villepin a hélas ! cédé devant les pressions), la liberté de choix des établissements (c’est-à-dire la fin de la carte scolaire). Bref, la liberté des parents d’éduquer leurs enfants…
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