Menou Pierre - dimanche 19 septembre 2010
A tout philosophe, miséricorde. Luc Ferry s’en prend dans la chronique du Figaro du 16 septembre aux pourfendeurs de notre admirable Etat-Providence, qui disent : « Voyez les bonus des traders, les profits des banques, les expulsions d’immigrés, l’arrogance des riches face à la misère des chômeurs. Egalité, fraternité tu parles ! »
Cette « analyse », qui est, affirme le ministre, applaudie « sur les bancs du côté gauche de l’Hémicycle » , est selon lui « historiquement erronée », « pour ne pas dire absurde ».
« A l’encontre des poncifs qu’elle parvient à installer dans les têtes, écrit-il, la vérité c’est que jamais les sociétés ne furent plus soucieuses des personnes, plus attachées à leurs droits et à leur bien-être, que nos vieilles démocraties. Nulle part et à aucune autre époque, j’y insiste, le souci d’autrui ne fut plus grand. Je mets quiconque au défi de prouver le contraire, de montrer un seul exemple de société réelle, soit dans l’histoire, soit dans la géographie, qui eût, crise ou pas, protégé davantage, non seulement ses ressortissants, mais aussi les étrangers, fussent-ils en situation irrégulière, qui ait développé un Etats providence plus puissant et plus efficace que celui dont tous bénéficient dès la naissance. »
Je ne relèverai pas le défi de Luc Ferry, pour la raison qu’il mélange tout. Comment imaginer, par exemple, qu’on ait mieux protégé les étrangers en situation irrégulière sous Louis XIV, alors qu’il n’existait pas à l’époque d’étrangers en situation irrégulière, notion qui constitue un ahurissant anachronisme ?
Par ailleurs, l’ancien ministre de l’Education nationale de Jean-Pierre Raffarin estime que la critique de l’Etat providence vient de la gauche – non sans une certaine audace, puisque les partis, syndicats et associations de gauche s’en font précisément le principal soutien.
Enfin, ce curieux philosophe associe sans aucune démonstration l’Etat providence et « le souci d’autrui ». Or, c’est sur ce point –entre autres – que porte la critique de droite de l’Etat providence, beaucoup plus réelle et réaliste que celle de gauche – à supposer que cette dernière existât.
On n’a pas fait droit à l’être humain, on n’a pas pris soin de lui, du moment qu’on a confié son destin et son bien-être à une Administration toute puissante et anonyme, qui se prétend illégitimement en charge de son bonheur, qu’elle confond avec la sécurité matérielle garantie par la redistribution des richesse.
L’administré seul face à l’Administration
Cette conception matérialiste et prosaïque de l’homme est démentie par les faits : la France est à la fois le pays où l’Etat providence est le plus développé, et la championne mondiale de la consommation d’antidépresseurs, en seconde position pour le taux de suicide parmi les pays de l’OCDE (16,2 pour 1000 habitants), alors que les taux les plus faibles se rencontrent en Italie, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis…
N’en déplaise à Luc Ferry, si l’Etat providence doit assurer le bonheur des individus, il ne semble pas qu’il y parvienne.
Le philosophe athée veut-il qu’on lui cite un exemple abouti de société qui se soit montrée plus soucieuse des personnes ? Je lui citerai la France médiévale et celle encore de l’Ancien Régime : c’était des sociétés où l’ « Etat providence » était réduit au minimum, mais dont la trame était tissée par des communautés et des solidarités au sein desquels les personnes trouvaient leur place.
A l’inverse, dans la société actuelle, l’individu, ou plutôt « l’administré », se trouve isolé face à l’Etat providence, qui prend pour lui le visage de l’Administration, au mieux de l’assistante sociale qui la représente. Si l’Administration française avait visage humain, ça se saurait…
C’est cette même Administration qui prétend réguler les relations entre les hommes, en les soumettant partout à la réglementation, à l’obligation, au contrôle et à la répression : au sein des entreprises, au sein des associations, au sein même des familles. Elle a nationalisé jusqu’à la charité, qu’elle se propose d’organiser à la place de l’individu et sans son consentement, par le biais de l’impôt ; de telle sorte que celui qui par son travail nourrit son prochain en difficulté, loin de le choisir, le subit de mauvaise grâce.
Car l’Etat providence ne connaît pas la demi-mesure. Ne se contentant pas d’assurer aux plus démunis les moyens de vivre décemment afin que leur survie ne soit pas uniquement conditionnée à la charité de leurs semblables, ce qui relève de sa mission légitime, il instaure à grand frais un ersatz de communisme, au nom d’un égalitarisme revendicatif et imbécile.
Il faut atteindre les dernières de lignes sa chronique figaresque pour que Ferry y montre enfin un peu de clairvoyance :
« Dépourvues d’audace et de courage, incapables de se réformer comme de penser l’avenir autrement qu’en tremblotant, nos sociétés s’apprêtent à être balayées par les nouveaux entrants, écrit-il. Elles ne sont pas minées par la dureté, mais par une insondable mollesse. »
Reste que la caractéristique paradoxale de l’Etat providence à la française est de conjuguer la dureté et la mollesse.
Au fait, l’ancien ministre Ferry a-t-il lui-même laissé derrière lui, en quittant le ministère de l’Education nationale, une autre image que celle d’une « insondable mollesse » et d’une inconsistante pusillanimité ?
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