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L’Europe : de l’Atlantique à l’Ukraine


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Milliere Guy - dimanche 05 décembre 2004


Les événements en cours en Ukraine sont aussi riches d’espoir que de danger. Ce qui se joue concerne le futur de l’Europe et du monde libre.
L’Ukraine n’est pas une simple république périphérique de la Russie. C’est une république cruciale. Kiev fut, il y a très longtemps, la capitale de la Russie aux temps fondateurs du tsarisme, plus du tiers de la population ukrainienne est russe par ses racines, sa langue et sa culture. L’Ukraine est un pays vaste comme trois fois la France et peuplé de cinquante millions d’habitants. Une nette majorité des Ukrainiens aspire à la démocratie, à l’occidentalisation, à la modernité. Si cette majorité l’emporte, l’Europe aura sur son flanc un pays ami avec lequel des liens étroits pourront se nouer, sa défense et l’Alliance atlantique s’en trouveront renforcée par un renforcement.
La Russie de Poutine, réduite à son propre territoire, devra faire son deuil de tout rêve de reconstitution d’un nouvel empire et se trouvera incitée à se moderniser et à se démocratiser davantage qu’elle ne le fait aujourd’hui.
Si cette majorité est vaincue par la force ou par la pression et si elle doit se soumettre à un despote post-communiste, l’autoritarisme de Poutine aura remporté une victoire et Poutine en tirera les conclusions qui s’imposent sur la détermination de l’Occident. La majorité pro-occidentale de la population ne pourra, elle, que se sentir trahie par l’Occident et nul ne peut savoir ce que seront alors ses réactions.
La situation est claire, et, au moment où j’écris ces lignes, je pense qu’une issue positive est possible, mais que tout danger n’est pas écarté.
Les différences entre les deux candidats à l’élection présidentielle ont été et sont on ne peut plus claires. Victor Yushchenko est un libéral, désireux d’ancrer son pays dans l’économie de marché, la liberté de parole, la liberté des médias, et désireux de se rapprocher de l’Occident sur les plans économiques, militaires, culturels et diplomatiques.
Son adversaire Victor Yanukovitch est étatiste, autoritaire, soutenu par divers oligarques corrompus, les mafias russes, divers anciens communistes et anciens membres du KGB. Les médias, à la botte du pouvoir ont fait campagne de manière presque uniforme en faveur du second, quand le premier n’a pas même pu procéder à des campagnes d’affichage dignes de ce nom. La popularité évidente de Yushchenko a fait qu’il a subi deux tentatives d’élimination physique ces derniers mois. La seconde était un empoisonnement détecté à temps pour sauver la vie du candidat, mais pas pour préserver son intégrité physique: le visage grêlé, gris et boursouflé du Yushchenko d’aujourd’hui ne peut se comparer avec le visage jeune et lisse du Yushchenko d’il y a trois mois. Faute d’avoir pu l’éliminer, ses adversaires ont essayé de lui barrer la route en recourant à la falsification des comptes électoraux et à toutes les techniques de bourrage d’urne connues, au point qu’un observateur européen a déclaré que les élections ukrainiennes lui semblaient avoir ressemblé davantage à des élections nord-coréennes qu’à des élections dans un pays développé.
Yanukovitch et son maître Poutine pensaient pouvoir passer en force, faire promulguer les résultats truqués et compter sur la résignation de la population, surtout en cette période hivernale, un scénario à la biélorusse en somme. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Des dizaines de millliers de personnes ont pris les rues et les avenues de Kiev, pacifiquement, sans violence.
Devant les caméras des chaînes de télévision internationale, nombre des soldats et des policiers déployés dans les rues ont commencé à fraterniser avec les manifestants. Colin Powell, suivi par divers dirigeants européens a déclaré ne pas reconnaître les résultats qu’on lui présentait et a ajouté que l’obstination du pouvoir ukrainien en place aujourd’hui ne serait, si elle durait, pas sans conséquences pour les relations ukraino-américaines et russo-américaines. Poutine et Yanukovitch peuvent tenter, face au plus grand mouvement de foule en faveur de la démocratie depuis celui de Tien An Men voici quinze ans, de répondre façon communistes chinois à Tien An Men, et choisir la répression.
Je ne pense pas qu’ils s’y résoudront. Je ne pense pas vraiment qu’ils puissent désormais compter sur les forces de l’ordre pour cela. Je pense plutôt que l’Europe va compter une démocratie de plus, et le monde libre un membre de plus, et je m’en réjouis.

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