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L’Europe doit abandonner sa fuite en avant |
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Constant Rémond - mercredi 23 juillet 2008
constitution-europeenne
Le non irlandais à la ratification du traité de Lisbonne a sonné comme un coup de tonnerre dans le ciel européen. Alors qu’une éclaircie s’annonçait avec la prise en main du chantier institutionnel par Nicolas Sarkozy, le refus irlandais balaya comme une tempête un texte dont le mérite essentiel tenait à la seule réforme des institutions.
Ce non irlandais constitue un camouflet d’autant plus grave que les Irlandais furent les seuls à se prononcer par voie référendaire sur le traité de Lisbonne. Sur quatre consultations référendaires portant sur les réformes institutionnelles depuis 2005, trois furent l’objet d’un rejet franc et massif : en France, aux Pays-Bas et maintenant en Irlande. Un contraste inquiétant oppose les consultations parlementaires presque unanimes à souscrire à l’union politique, et les consultations populaires de plus en plus hostiles à un approfondissement européen.
Les peuples européens seraient-ils opposés à leurs élites ? Une réflexion doit être conduite pour analyser cette crise de confiance. Car l’angoisse s’avère réelle, concernant la pérennité de notre monde occidental en crise économique et démographique, concernant un modèle social qui ne finit plus d’agoniser sous les coups de butoir de la mondialisation.
Une première remarque s’impose concernant la finalité d’une constitution. La constitution n’est rien d’autre qu’un contrat de mariage d’un ensemble d’hommes et de femmes conscients de partager davantage de points communs entre eux qu’avec n’importe quelle autre nation. Comme tout contrat de mariage, cette entente suppose une exclusivité à l’encontre des nations tierces ne pouvant interférer entre des époux se jurant fidélité et union perpétuelle.
Et c’est là que réside toute l’ambiguïté : est-on réellement sûr que les Irlandais se sentent plus européens qu’américains ? Que les Anglais entretiennent des rapports affectifs plus intenses avec les Allemands qu’avec les Canadiens ? Que les Turcs, que beaucoup voient déjà européens, s’identifient assurément aux Polonais plutôt qu’aux Azerbaïdjanais ?…
Par ailleurs, la crise politique que connaît l’Europe résulte très logiquement d’un quiproquo entre les peuples et les élites. Les premiers croyaient que l’Europe ne consistait qu’en une simple zone de libre-échange. La volonté d’union politique, bien que légitime et résultant d’intérêts stratégiques, ne procéda jamais de l’adhésion spontanée des peuples.
Dans notre monde occidental que malmènent l’envolée des matières premières, l’intrusion des fonds souverains, une immigration subie plutôt que choisie, un climat pesant de défiance, la politique incertaine des institutions européennes ne semble pas garantir contre la dureté et l’instabilité du monde. Pour restaurer la confiance, un effort de transparence et de clarté doit être entrepris.
Or, l’Europe parle clairement aux peuples quand elle propose des projets concrets à la carte. Airbus, Ariane, Galiléo représentent des avancées majeures d’une Europe. Cette Europe des projets pourrait servir de premier critère de regroupement de pays intéressés par l’aventure européenne. Ces pays, éloignés de toute volonté d’union politique, n’ont nul besoin de s’embarrasser d’une constitution européenne.
À l’inverse, un nombre plus restreint de pays constituerait le noyau dur de l’Europe politique. Ces pays seraient nécessairement des nations partageant depuis des siècles la même civilisation. L’efficacité de cette Europe politique décuplerait avec la limitation voulue de ses États membres.
Ainsi l’Europe gagnante pourrait ressembler à une Europe des cercles concentriques, d’un noyau dur politique à une périphérie gardant son autonomie. Cette redéfinition des frontières de l’Europe nécessite de mettre un terme à la fuite en avant d’un élargissement qui dénature le projet européen. La Turquie, pays non européen par sa culture, son histoire et sa géographie, ne pourrait jamais faire partie de l’Europe politique, bien que des projets à la carte puissent rapprocher cette grande nation de la communauté européenne.
Cet effort de redéfinition s’avère crucial pour l’avenir de la construction européenne. Le non irlandais doit être mis à profit pour clarifier la finalité de l’Europe. Celle-ci ne gagnerait rien à se diluer dans un élargissement sans fin, ni à se corrompre dans un fonctionnement institutionnel rendu impossible par la divergence des intérêts. La diversité constitue une chance à condition qu’elle s’inscrive dans la cohérence…
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